LA PAROLE PROPHÉTIQUE DE CAÏPHE
Jr 20, 7-18 ; Jn 11, 45-57
Vendredi de la cinquième semaine de carême
(17 mars 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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oilà donc qu'à la suite de la résurrection de Lazare qui est l'annonce de notre résurrection et le symbole, le signe de la résurrection du Christ, voilà donc que le complot se constitue contre Jésus. Les grands prêtres, les pharisiens, les scribes se rassemblent, eux qui ne s'aimaient pas tellement, car il y avait entre eux une hostilité non seulement affective mais doctrinale, ils se rassemblent pour perdre Jésus. Et le grand-prêtre en exercice, Caïphe va sans le vouloir prononcer une parole qui nous donne tout le sens du mystère de la Passion du Christ : "Il vaut mieux qu'un seul homme meure pour tout le peuple !"
C'est l'énoncé de cette loi de substitution qui fait que le Christ va, à Lui seul, porter le poids du mal, de la mort, à la place de tout le peuple. Et l'évangéliste précise :"non seulement la nation juive mais tous les enfants de Dieu dispersés." Pourquoi la mort d'un seul peut-elle compenser le péché de la multitude ? Pourquoi faut-il que Jésus meure pour que les hommes soient sauvés, pour que les enfants de Dieu dispersés soient rassemblés. Pourquoi cette offrande, ce sacrifice du Christ a-t-il cette valeur d'expiation pour le péché, de résurrection pour ceux qui sont voués à la mort ? Pourquoi ce sacrifice du Christ a-t-il ainsi cette efficacité de donner la vie à tous les hommes.
Il ne faudrait pas croire que c'est une simple question de compensation, comme l'ont imaginé certains chrétiens des temps anciens, comme s'il fallait payer une rançon. Nous étions coupables, nous devions être punis, il faut que quelqu'un expie à notre place. Il faut que soit donnée sa pâture à une justice. On a cherché à qui il fallait payer cette rançon. Serait-ce au démon ? Mais en quoi le démon a-t-il des droits, lui qui est le mal, l'auteur du mensonge ? En quoi Dieu devrait-il se soumettre au droit du démon ? Est-ce à Dieu le Père ? Mais alors, le Père aurait-il besoin de vengeance, aurait-il besoin d'assouvir sa justice par la mort de son Fils ? Toutes ces imaginations théologiques sont funestes et néfastes et nous détournent du sens de l'évangile. Non, il n'y a pas de compensation. Il n'a pas fallu livrer à quelqu'un, que ce soit Dieu ou le démon, une victime pour assouvir son besoin de vengeance à notre place. Là n'est pas le sens du mystère.
"Il fallait qu'un seul homme meure pour tout le peuple " non pas parce que sa mort remplace notre mort, mais parce que sa mort est l'ultime acte d'amour. C'est ce que Jésus Lui-même dira : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime". L'amour donne. L'amour se donne. Aimer c'est donner tout ce qu'on a, et en définitive, ce qu'il y a de plus profond en nous c'est-à-dire nous-même.
C'est pourquoi le plus grand amour est le don le plus absolu de nous-même. Et si Jésus est mort sur la croix, c'est par amour pour nous, pour nous donner tout, tout ce qu'Il est : sa vie jusqu'à son dernier soupir, mais plus encore sa Gloire divine. Car Jésus, Lui qui était l'égal de Dieu, "ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu" nous dit saint Paul, "mais Il s'est anéanti Lui-même" non seulement en se faisant semblable à nous mais "en s'humiliant jusqu'à la mort et la mort sur la croix." Une mort qui est la contradiction absolue de la nature de Dieu puisque Dieu est la Vie. Une mort par laquelle Il est fait péché, ce qui est en contradiction absolue avec ce qu'est Dieu puisque Dieu est le contraire du péché, Il est la sainteté parfaite. Par amour, Jésus a tout donné et Il a tout endossé de ce qui lui était le plus contraire, afin que jusqu'à l'ultime profondeur, Il participe à notre expérience, Il connaisse tout de notre souffrance. Et tout cela par amour.
Et c'est parce que c'est le geste du plus grand amour, un amour divin, un amour infini un amour sans limite, un amour totalement donné que cet amour peut donner, à ceux qui en manquaient, l'amour dont ils avaient besoin pour être sauvés. Car pour que nous soyons sauvés, il faut que l'amour prenne possession de notre être, de notre cœur. C'est pour cela que l'évangéliste dit : "pour rassembler les enfants de Dieu dispersés".
La dispersion c'est le manque d'amour, c'est l'éparpillement dans l'indifférence, dans l'égoïsme, dans l'individualité. Il faut rassembler dans l'amour ceux qui sont sans amour. Il faut rendre l'amour à ceux qui l'ont perdu. Voilà pourquoi le plus grand amour de Jésus, le don total de ce qu'Il est nous donne le pardon, nous donne le salut, nous donne l'amour dont nous avons besoin pour vivre. Et il est normal que cette manifestation de l'amour de Jésus déchaîne la haine autour de Lui, par contre coup, déchaîne le refus de tous ceux qui n'ont pas leur cœur ouvert, comme Caïphe, les grands-prêtres, Satan. Le drame de la Passion c'est le drame de l'amour refusé, offert, de l'amour donné, reçu, de l'amour sauveur et de l'amour crucifié. Rendons grâce au Seigneur pour son trop grand amour.
AMEN