TU M'AS SÉDUIT !

Jr 20, 14-18+7-13

(6 avril 2001)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Tel un feu dévorant 

F

rères et sœurs, quel admirable texte que cette page des confessions de Jérémie que nous lisons en ce jour où le complot des grands-prêtres et des scribes achève d'encercler et Jésus et rend imminente sa Passion. Jérémie est une figure du Christ, comme Lui il a été haï, comme Lui il a été traîné dans l'opprobre et dans la boue, comme Lui, on a voulu le tuer, le mettre à mort, et si Jérémie n'est pas mort sur une croix comme Jésus, du moins a-t-il fini dans la honte et l'opprobre.

       Jérémie a eu une mission impossible. De la part de Dieu, il devait annoncer sans cesse violence, dévastation et ruine. A ce peuple menacé par le roi de Babylone, Jérémie prêchait de cesser toute résistance, de cesser tout défense et de se rendre à l'ennemie et de pactiser avec l'ennemi, et telles étaient les paroles que Dieu le chargeait comme prophète d'annoncer, ceux qui accepteraient d'être déportés seraient sauvés, et ceux qui résisteraient seraient perdus, à cause des péchés de Jérusalem et de ses rois. Mission atroce puisque au nom de Dieu, il devait être non seulement le prophète du malheur, de la défaite, mais aussi de la trahison. Il devait prêcher de la part de Dieu la collaboration avec l'ennemi. Aussi il entend les calomnies de tous les juifs qui l'entourent, et qui veulent défendre l'honneur de la nation : "Dénoncez-le, tuons-le, peut-être se laissera-t-il séduire, ses amis guettent sa chute !" Devant une mission aussi abominable, Jérémie dit : "La Parole de Dieu est pour moi source de moquerie, je ne penserai plus à Lui. Je ne parlerai plus en son nom." Jérémie est tenté de refuser sa vocation de prophète parce qu'elle met en péril non seulement sa vie, mais elle le transforme en une sorte de traître à l'égard de son propre pays. Et il en vient à maudire le jour de sa naissance, à maudire l'homme qui a réjoui le cœur de son père en lui annonçant qu'un fils lui était né, à souhaiter que le ventre de sa mère ait été son tombeau, pour qu'il ne sorte jamais du sein et ne connaisse pas la vie. C'est le plus profond du désespoir, non seulement être tenté de renoncer à la vocation que Dieu lui inflige, mais d'une certaine manière renoncer même à la vie en souhaitant n'avoir jamais vécu.

       Et au cœur de ce désespoir, de cet opprobre et de cette honte, au cœur de ce chemin de croix, Jérémie entend comme une Parole plus forte que sa peine : "Tu me séduis Seigneur, Tu m'as maîtrisé, Tu as été le plus fort, je me suis laissé séduire". Et au moment où il voulait ne plus parler au nom du Seigneur : "C'était en mon cœur comme un feu dévorant enfermé dans mes os, je m'épuisais à le contenir, mais je n'ai pas pu". La vocation de Jérémie ne vient pas de lui-même, ce n'est pas par plaisir qu'il est prophète, c'est une force plus forte que lui, c'est un feu dévorant, c'est une puissance du Seigneur qui dépasse toutes ces souffrances que Jérémie subit, toute cette horreur et tout ce désespoir qu'il connaît. Dieu le conduit au-delà de ses épreuves, comme un feu dévorant qu'il ne peut pas contenir, parce que le Seigneur le séduit. Jérémie n'a pas d'autre solution que de se laisser séduire. Ainsi Jésus au jardin de l'agonie : "Père, s'il est possible que ce calice s'éloigne de moi, mais non pas ce que je voudrais, mais ce que Tu veux".

       AMEN