LA VÉRITÉ VOUS RENDRA LIBRES
Gn 18, 1-14 ; Jn 8, 31-46 a
Mardi de la cinquième semaine de Carême – B
(11 avril 2000)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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rères et sœurs, en ce tournant de la controverse de Jésus avec les juifs, nous sommes en un point crucial de la révélation : "Si vous gardez ma Parole, vous connaîtrez la Vérité et la Vérité vous rendra libres". Le Christ est la Vérité. Qu'est-ce à dire? Tout d'abord, la vérité pour nous, c'est l'identification de notre connaissance avec ce qui existe réellement, c'est la définition qu'en donnaient saint Thomas et les scolastiques médiévaux. Que notre esprit s'identifie en réalité à la structure du réel. C'est la première acception de la vérité. Mais cette notion de la vérité n'est pas simplement d'ordre intellectuel, elle envahit toute notre existence. S'il y a une vérité de notre pensée que nous devons chercher avec une patience et une persévérance infinies, car nous ne sommes jamais assurés de ne pas laisser se glisser l'erreur dans notre façon de voir et d'appréhender les choses, s'il y a donc une vérité de notre connaissance, il y a aussi une vérité de notre parole. C'est là encore l'identification de ce que nous disons avec ce que nous pensons, que nos paroles ne soient pas simplement une manière de circonvenir l'autre, une manière de séduire, une manière de nous faire valoir, une manière d'obtenir ce dont nous avons envie, mais de notre parole, Jésus a dit : "Que votre oui soit oui, et que votre non soit non". Que notre parole soit adéquate à ce que nous pensons réellement. Puis il y a aussi une vérité de notre agir, que ce que nous faisons soit conforme à ce qui doit être, non pas une sorte de flou artistique, une sorte de manière de ménager la chèvre et le chou, une sorte de façon de faire plaisir à tout le monde, parce que "tout le monde il est beau, il est gentil", mais que notre agir soit conforme à la vérité des choses, à notre vérité intérieure.
Nous arrivons là peut-être à la racine même de toutes ces vérités connexes depuis notre intelligence jusqu'à notre action, en passant par notre parole, c'est la vérité de notre être. C'est sans doute la plus difficile à conquérir : nous connaître tels que nous sommes, nous accepter selon notre vérité profonde, non pas en usant à notre propre égard de masques et de faux semblants pour essayer d'atténuer ce qui ne nous plaît pas, pour essayer de biaiser avec cette part de nous-mêmes que nous avons du mal à recevoir ou à accepter, nous regarder tels que nous sommes, avec le meilleur, le moins bon, éventuellement le pire, nous regarder tels que nous sommes et d'abord nous accepter tels que nous sommes, non pas peut-être pour rester ainsi, mais pour que si nous changeons ce soit en vérité dans la profondeur de notre être et pas seulement dans l'apparence ou dans une opinion que nous nous ferions de nous-mêmes, et qui serait aussi fallacieuse que celle que nous cherchons parfois à donner aux autres de nous-mêmes.
Vérité ! Seule la vérité peut nous rendre libres. Il y a la rectitude de ce regard que nous portons sur toutes choses, et d'abord sur nous, qui peut nous rendre vraiment libres, sans quoi nous serons toujours des esclaves. Cette vérité, c'est le regard même de Dieu, le regard créateur de Dieu sur nous, sur les autres, sur toutes choses, faire que notre regard s'identifie autant qu'il le peut et quoi qu'il nous en coûte, au regard de Dieu. C'est le secret de la vérité et donc de la liberté. Tout le reste n'est que mensonge, et le père du mensonge nous dit Jésus, c'est Satan. Toutes les fois que nous pactisons avec le mensonge, que ce soit dans notre façon de penser le monde, de penser les autres, que ce soit dans notre façon d'agir, ou de nous regarder nous-mêmes, toutes les fois que nous pactisons avec le mensonge, nous sommes en train de faire le jeu du diable, du Mal, et donc de l'esclavage, et donc du malheur pour nous et pour tout le monde.
Vous savez peut-être cette parole que je ne suis pas sûr de citer "ad litteram" de Dostoïevski qui disait : "S'il fallait choisir entre le Christ et la vérité, je choisirais le Christ". Cette parole que beaucoup sont tentés d'admirer est terrible, parce que c'est un blasphème. Choisir entre le Christ et la vérité, cela suppose que le Christ ne soit pas la Vérité et c'est la source de toutes les idéologies. Toute l'histoire du marxisme, toute l'histoire de la Russie d'hier et d'aujourd'hui, est contenue dans cette parole de Dostoïevski, et c'est terrible qu'on puisse imaginer qu'on puisse choisir le Christ contre la Vérité.
Frères et sœurs, là il n'y a aucune possibilité de transiger. C'est parce que le Christ est la Vérité que nous adhérons au Christ. C'est parce qu'Il est la Vérité de Dieu, la Parole de Dieu, une Parole dans laquelle il n'y a que le "oui" nous a dit saint Paul, c'est parce que le Christ est la Vérité que nous croyons en Lui, c'est parce que le Christ est la Vérité que nous nous mettons à son service, et cela suppose que nous nous battions pour cette Vérité, que nous fassions tout pour comprendre la Vérité, pour vivre de la Vérité, pour regarder en Vérité et agir en Vérité.
Frères et sœurs, qu'il ne puisse jamais venir à notre esprit que pour quelque raison que ce soit nous puissions pactiser avec le mensonge, c'est l'arme du démon, et c'est l'arme de toute perversion, et de tout anéantissement.
AMEN