FACE A FACE AVEC LE CHRIST

Ez 37, 12b-14 ; Rm 8, 9-11 ; Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de Carême – année C (6 avril 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, nous connaissons bien ce récit et c’est peut-être un des récits où Jésus se montre le plus humain. Il n’est pas du tout dans la polémique, Il est là près d’une famille qu’Il connaissait bien, en deuil, les deux sœurs ont perdu leur frère. C’est une famille brisée par la mort. Comment comprendre cet évangile ? La plupart du temps, nous trouvons cela très beau, très consolant, mais en réalité, ça nous laisse un peu perplexes : on aimerait que chaque fois qu’il y a un décès dans la famille, Jésus revienne et nous dise : « Où l’avez-vous mis ? » et qu’Il vienne ressusciter la personne qu’on aime et qui a disparu.

En fait, le moteur de ce récit est tout simple. La dynamique en est que Jésus habitait assez souvent chez Lazare, c’était sans doute son quartier général. Mais là, au moment où Lazare va mourir, Il s’absente. Il va sur les bords du Jourdain, on ne sait pas pourquoi, et les disciples Le suivent, mais eux on sait pourquoi : ils ont peur car ils commencent à sentir que la tension s’accroit contre Jésus à Jérusalem. Béthanie était tout près de Jérusalem, c’était pour eux une sorte de refuge. Jésus part, Il quitte Jérusalem, et on ne sait pas de quoi est mort Lazare ; les sœurs un peu surprises, Lui envoient un message : « Lazare est mort ». Dans la tête des disciples : il ne faut pas y aller, c’est trop risqué, et Thomas, toujours le plus excité, dit même, au moment où Jésus décide d’y aller : « Allons-y et mourons avec Lui ».

C’est là que s’engage tout le récit : Jésus, heure après heure, jour après jour, monte, non pas à Jérusalem parce que c’est là qu’Il mourra, mais près du caveau de son ami Lazare. En fait, c’est une sorte de cortège funéraire : Jésus sait ce qui est arrivé à Lazare et dans un premier temps, pour mettre les disciples à l’épreuve, Il leur dit : « Il s’est endormi ». Comme ils ne comprennent rien, Il est obligé de mettre les choses au point et de leur dire qu’il est mort. Avec les disciples, tous les amis de Lazare, Marthe et Marie, vont aller paisiblement, sans se presser, pour rejoindre la famille touchée par le deuil.

À ce moment-là, il se passe des choses très surprenantes : Jésus veut approcher Lazare. Que s’est-il passé ? Par la mort, Lazare s’est séparé de sa famille, de ses amis, du monde dans lequel il vivait, il est parti, il échappe, c’est le mystère de la mort de ceux qu’on aime : ils ne sont plus parmi nous. Jésus constate qu’un de ses meilleurs amis a disparu, il n’est plus là. Il va donc retracer tout un itinéraire pour aller à la rencontre de Lazare, et cet itinéraire est jalonné par des petits moments de rencontre, d’échange. On a déjà vu l’échange avec les disciples qui commencent à trouver que la situation est trop compliquée pour aller à Jérusalem, puis, au fur et à mesure qu’Il avance, Il rencontre des gens : d’abord, sans doute les gens du village qui, sachant que Jésus revient, vont essayer de le renseigner. Mais on dirait qu’Il ne veut pas aller trop vite, qu’Il fait traîner l’approche vers le tombeau.

Quand Il est là à stationner près du tombeau, des gens tout de suite avertissent Marthe et Marie en leur disant que Jésus est revenu. Il y a ces discussions, ces échanges entre Jésus, Marie et Marthe. Ce n’est pas de la décoration dans le récit : c’est le fond du problème. Quand Il rencontre les gens endeuillés, Il leur pose une seule question : « Crois-tu que ton frère ressuscitera ? » On a ici affaire au déroulement de la rencontre : c’est comme si Jésus voulait retrouver la présence de Lazare, mais Il ne veut pas le retrouver Lui tout seul, Il veut retrouver Lazare avec non seulement les disciples qui L’ont suivi, mais Marthe et Marie et même plus que cela. Il veut rencontrer Lazare avec les juifs qui accompagnent Marthe et Marie pour aller près du tombeau en pensant qu’il faut les consoler. C’est comme si Jésus, au moment où Il affronte le décès de son ami, voulait rassembler tous les gens qu’Il a sans doute connus à Béthanie, et d’ailleurs, certains lui font des réflexions assez désagréables dans le dos : « S’Il a ouvert les yeux d’un aveugle-né, Il pourrait aussi ressusciter son ami. À quoi cela sert d’être ami de Dieu s’il ne se passe rien. » Donc, on critique cette espèce de vision tout à fait gratuite, on estime qu’Il arrive trop tard.

Quand Il arrive devant le tombeau, Jésus pose des questions qui étaient sans doute évidentes : « Où l’avez-vous mis ? » C’est une espèce d’enquête qu’Il mène, pas Lui tout seul, mais avec les amis qu’Il fréquentait quand Il était à Béthanie ; ils vont se rassembler autour du tombeau et découvrir exactement le mystère de la mort, comme si, pour comprendre la mort des hommes, Jésus avait envie de passer par le témoignage des proches accablés. Ça mérite d’y réfléchir : pourquoi y a-t-il des rites funéraires ? C’est parce que nous sommes les seuls témoins de la mort de celui qui nous a quittés et que Dieu Lui-même semble presque étranger à cela (« notre ami dort »), que Jésus veut comme recueillir les derniers moments où Lazare a vécu et comment se sont passées ses obsèques. Jésus va donc à la rencontre de Lazare avec les amis, les proches qu’Il connaît et qui connaissaient Lazare. Ce n’est pas du tout une mise en scène : Il veut recueillir, principalement avec Marthe et Marie, le témoignage de qui a été Lazare, de ce qu’il a fait et comment il est mort. Et c’est, au fur et à mesure, en entrant dans cette familiarité avec Lazare, qu’Il arrive et qu’Il est là, face au tombeau. Ce ne sont pas des préambules : Jésus a vraiment montré là que son face à face avec la mort, quand Il était parmi nous, était un face à face avec la mort qu’Il partageait avec chacun d’entre nous.

Jésus sait tout, pensons-nous, mais Il pose plein de questions : non seulement sur Lazare parce qu’il est mort, mais aussi des questions sur son avenir : « Je suis la résurrection, crois-tu cela ? » C’est extraordinaire comme la mort d’un ami très proche Le plonge, avec tous les autres autour de Lui, dans ce mystère de l’humanité : que veut dire « mourir » et comment meurt-on ? C’est assez paradoxal et c’est véritablement ce qui devrait nous toucher au plus profond du cœur, parce que chaque fois que nous sommes dans le deuil, et cela arrive trop souvent, Jésus nous dit : « On l’accompagne ensemble. Pourquoi l’aimez-vous tant ? Qu’est-ce qui vous a marqué dans sa vie pour que nous soyons tous ensemble ici ? » C’est extraordinaire que Jésus veuille partager la souffrance de ceux qui sont là, et même les critiques de ceux qui trouvent qu’Il n’a pas fait ce qu’il fallait. Alors, ayant replongé dans la vie de Lazare, à travers les témoignages de ses proches et plus spécialement Marthe et Marie, Il laisse éclore, au milieu de ce petit groupe, leur foi en la résurrection. « Je suis la résurrection et la vie, crois-tu cela ? »

Frères et sœurs, saint Jean est un témoin extrêmement réaliste. Ce n’est pas quelqu’un qui veut absolument nous endoctriner, c’est quelqu’un qui veut nous montrer comment Jésus a su être proche d’une façon extraordinaire de chacun de ses amis, et donc de chacun d’entre nous aujourd’hui. Les moments où nous sommes confrontés à la mort des proches sont les moments où Dieu, paradoxalement, Se fait le plus proche, et Il n’est pas scandalisé par le fait que nous pleurions autour du tombeau. Il s’y joint Lui-même, Il y joint ses larmes. C’est un récit extraordinaire, pour nous replonger dans le réalisme de cette société (vous savez la manière théâtrale dont la mort était accompagnée, mais là, ce n’est pas théâtral du tout) : Il nous rejoint, chacun dans notre humanité. Nous pourrions y réfléchir de temps en temps. Quand nous perdons quelqu’un que nous aimons beaucoup, ça ne veut pas dire que Jésus est absent, Il est bien là, Il veut partager avec nous. À ce moment-là, avec toute cette discussion, Il arrive devant le tombeau, et là, Il pleure. Il montre qu’Il est capable de participer totalement à la souffrance de ceux qui sont touchés par le départ de Lazare.

 C’est pour ça que la résurrection de Lazare va surgir dans un contexte qui nous stupéfie car Jésus dit : « Qu’est-ce qui nous sépare de Lazare » ? Et : « Enlevez la pierre ». On a l’impression que Marthe et Marie, qui pourtant aiment beaucoup Lazare, préfèreraient respecter les coutumes et les convenances en estimant qu’il ne faut pas rouvrir le tombeau, comme si le fait que Jésus veuille se rendre absolument proche de Lazare était presque choquant. Elles savent très bien leur catéchisme : « Tu es la résurrection et la vie, nous le croyons aussi, mais on respecte les convenances. » Et là, Jésus demande à ne pas les respecter. Il y a ce moment extraordinaire qui est tout simplement l’aboutissement du voyage de Jésus : Jésus a voulu s’approcher au maximum de Lazare mort et c’est pour ça que Lazare est face à face avec Jésus. C’est la résurrection. On se demande toujours ce qu’il va se passer lors de la résurrection. Jésus dit : « Maintenant, tu es en face de Moi, dans ta mort. C’est le moment où tu es le plus proche de Moi et tu reçois la plénitude de la vie. »

Frères et sœurs, et vous plus spécialement les catéchumènes, c’est pour ça que l’Église a choisi ce texte extraordinaire de l’évangile au moment où vous vous préparez au baptême et où nous refaisons chacun pour notre propre compte, notre démarche de baptême. Ce n’est pas pour échapper à la mort, mais quand on va jusqu’au tréfonds du mystère de notre mort, alors nos yeux s’ouvrent et Jésus dit simplement : « Maintenant, on va le laisser aller ». Je crois que Jésus veut dire : « Maintenant, vu ce qu’il a vécu, il peut aller en liberté, il est libre. Je le libère de la mort ».

C’est ce qu’Il nous dit, c’est ce qu’Il vous dira la nuit de Pâques : « Vous aussi, vous êtes invités à entrer dans la liberté que Je vous donne ». Jusqu’ici nous avons essayé de vous faire découvrir la liberté humaine, mais là, tout à coup, Jésus va dire : « Quand tu es près de Moi, quand on est face à face, Je te donne la vraie liberté. » C’est pour ça que nous sommes heureux de vous accompagner et nous nous retrouverons à la nuit de Pâques en pensant encore à Lazare et nous nous réjouirons de ce que vous êtes vivants parmi nous et que nous fêterons tous ensemble le moment où le Christ nous dira : « Déliez-le et laissez-le aller », c'est-à-dire : « Laissez-le vivre en pleine liberté ». C’est ça le but de la vie chrétienne.