MAINTENANT, TU SORS DE LA MORT
Ez 37, 12-14 ; Rm 8, 8-11 ; Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de Carême – année B (17 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, ce récit de la mort de la résurrection de Lazare est au cœur de l’évangile de saint Jean. C’est le récit qui raconte comment tout le monde autour de Jésus va basculer. Lazare va ressusciter, les amis qui étaient dans le deuil vont se réjouir, ceux qui n’avaient pas envie d’admettre la réalité de ce fait, vont se déchaîner contre Jésus et Le conduire à la mort. Lui qui est la vie passera, comme nous, par la mort. Ce récit n’a rien d’anodin. Il est difficile à interpréter mais je voudrais vous donner quelques clés pour essayer de le comprendre, surtout nos catéchumènes qui doivent être un peu surpris, notamment si l’on est passé par l’épreuve de la mort de proches.
Que veut dire ce récit ? Il part d’une question que nous nous posons tous et que nous ferions bien de méditer de façon radicale : que fait Jésus face à la mort ? C’est la question que nous nous posons tous face à la mort d’un proche, mort imminente ou mort accomplie. Que fait Dieu quand Il est placé devant la mort ? Nous, une fois mis devant la mort de quelques personnes que nous aimons, nous trouvons que c’est insupportable. Mais Dieu, Créateur de l’humanité, dont nous croyons qu’Il a créé chacun pour lui-même, pour lui donner sa consistance et l’éveil de sa personnalité, tout ce qu’il peut faire et réaliser, comment réagit-Il face à un monde, à une humanité dont tous les membres sont voués à la mort ? Est-ce supportable ? Peut-on trouver des solutions ? C’est d’ailleurs l’une des principales questions que l’on se pose aujourd’hui : beaucoup de gens nous disent que les chrétiens croient à la résurrection mais qu’en réalité ils trouvent des consolations à bon marché en croyant que Dieu les ressuscitera aux derniers jours. En réalité, ce Dieu, devant l’amoncellement des morts surtout durant ces derniers siècles, comment fait-Il face à la mort ? Est-Il dans une sorte d’indifférence ? Supporte-t-Il tel un stoïcien qui encaisse tout ? Que fait-Il ?
Frères et sœurs, cet évangile a quand même l’avantage de nous dire ce que Dieu fait, d’essayer de déchiffrer quelques pointillés pour comprendre l’attitude de Dieu face à la mort. Nous pouvons le comprendre par une seule chose : le Fils de Dieu Lui-même a voulu entrer dans notre condition mortelle. C’est Jésus en tant qu’homme qui nous montre aujourd’hui comment Lui, Dieu, fait face à la mort.
Première chose : apparemment, au premier coup d’œil, Il paraît presque un peu distant. On Lui envoie le message : « Ton ami est malade ». Il est vrai que le message est un peu tronqué parce qu’on dit simplement que Lazare est malade. S’il fallait réagir à chaque cas de souffrance, Dieu ne saurait plus où donner de la tête ! Mais Il apprend que Lazare est malade et comme c’est un foyer ami qui vit à proximité de Jérusalem, on pourrait penser que Jésus va être immédiatement touché. Non, apparemment, Il fait face. Il devine sans doute que l’affaire est grave mais Il ne se laisse pas démonter par cette nouvelle, Il ne tombe pas dans l’affolement : « Lazare, ton ami, est malade ». Il attend. La nouvelle de sa mort ? On n’en sait rien. C’est une attitude de patience.
En face de tout cas grave, Jésus se dit que ça pourrait tourner autrement. Il ne se laisse donc pas tout de suite intimider par la possibilité de la mort de son ami, Il ne donne pas dans cette espèce d’inquiétude qui parfois chez nous, dans notre cœur, à cause de l’affection que nous avons, nous fait perdre le contrôle de la situation. Là, Jésus pressent qu’il peut se passer quelque chose mais Il veut d’abord faire face.
Il attend et tout à coup dit aux disciples : « Lazare dort ». Les disciples ne comprennent rien, pensant qu’il n’y a pas de quoi se faire de souci s’il dort. Mais Il éclaircit les choses : « Je sais que Lazare va devoir passer par la mort ». Il entraîne alors ses disciples avec Lui tout près de Jérusalem, à Béthanie, là où habitaient Lazare et ses sœurs, Marie et Marthe. C’est la première décision et la plus importante, parce que comme le disent les disciples à Jésus : « Tu ne vas quand même pas retourner dans cette ville où l’on en veut à ta vie ? » Jésus sait maintenant que Lazare est mort, mais Lui ne veut pas reculer devant le fait de faire face à la mort. Non seulement la mort de son ami Lazare, mais aussi sa propre mort car saint Thomas, à qui l’on attribue toujours l’incrédulité, quand il voit que Jésus veut monter à Jérusalem, pense que c’est la fin : s’ils remontent à Jérusalem, Il va lui aussi y passer ! C’est très curieux que ce soit l’incrédule, Thomas, qui ait tout à coup une sorte d’intuition de ce qui doit se passer : « S’Il nous dit que Lazare est mort et qu’il faut y aller, allons-y nous aussi et mourrons avec Lui ». En réalité, aucun des disciples ne fut mis en cause sur le moment.
Mais ça veut dire qu’au moment où Jésus s’avance vers Lazare, et pour ses sœurs qui ont déjà commencé le deuil, Il sait qu’Il doit affronter sa propre mort. C’est là que tout se noue. Quand Jésus va à Jérusalem, Il n’a plus d’illusion. Il sait que d’une manière ou d’une autre, son entrée à proximité de Jérusalem va déchaîner à nouveau la colère des Pharisiens et de tous ceux qui Lui en veulent. Il pressent aussi que cela peut très mal se terminer pour Lui. Autrement dit, c’est là où est le suspens de ce récit : quand Jésus veut monter à Jérusalem, Il monte non seulement pour aller vénérer le corps de son ami Lazare qui vient de mourir, mais Il monte aussi en sachant que désormais pour Lui, l’affaire est réglée. Il sait qu’Il avance vers sa mort. Si l’on relit tout la fin du chapitre, il y a la réaction des grands prêtres qui devant la mort de Lazare, non seulement n’y croient pas mais décident aussi de Lui faire un procès pour Le faire mourir.
Autrement dit, il y a ici une sorte de retournement total de la conception du rapport de Dieu à la mort de l’homme : Dieu sait qu’il n’y a qu’une manière de faire face à la mort des hommes, c’est d’aller à leur rencontre, de prendre tous les risques et de les accompagner chacun. Aucune religion ne l’avait inventé. C’est le cœur même de la foi chrétienne : Lui, le Fils de Dieu, qui est passé par la condition mortelle, qui sait ce que c’est que de vivre dans la fragilité d’une vie humaine, tout d’un coup Il voit que cette fragilité va être désormais totalement déployée. Il accompagnera Lazare malgré tout.
Tout le suspens de ce récit tient dans la simultanéité du rappel de Lazare à la vie et de sa propre avancée vers la mort. Ce récit, en sous-œuvre, nous dit que pour Dieu, il n’y a qu’une manière de faire face à la mort de l’homme, c’est de mourir avec l’homme. La plupart du temps nous disons que lorsqu’on est chrétien, on veut « mourir avec le Christ pour ressusciter avec Lui » – c’est la très belle formule de saint Paul – là c’est : « Je veux mourir avec l’homme pour le ressusciter ». C’est le cœur de notre foi. Nous avons foi en un Dieu qui n’a jamais prétendu regarder la mort d’un regard indifférent, comme si la mort des autres Lui était égale, au contraire, c’est un homme qui a vu la fragilité de la condition humaine et qui a décidé que désormais Il accompagnerait chaque homme sur le chemin de sa mort. Le seul moyen pour Lui, c’est très mystérieux, c’est d’accepter que pour être proche et partager la mort de quelqu’un qu’Il aimait, en l’occurrence Lazare, il fallait qu’Il accepte aussi de partager cette condition mortelle. C’est pour cela que dans notre confession de foi, nous affirmons qu’Il est mort pour tous. Il n’est pas mort que pour les bons pratiquants catholiques, Il est mort pour tous les hommes. Il est mort pour tous ceux qui sont baptisés, mais aussi pour tous ceux qui n’ayant pas connu la grâce du Christ, sont aussi appelés un jour à être accompagnés par le Christ dans leur propre mort.
C’est peut-être pour ça qu’à certains moments il a été reproché aux chrétiens d’avoir un visage uniquement funéraire, pénitentiel, marqué par le sens de la misère humaine. Non, Jésus, avec une extraordinaire délicatesse, a voulu participer à tout le processus d’accompagnement de la mort, c’est-à-dire aller à la rencontre des personnes en deuil, Marthe et Marie, leur proposer la foi en la résurrection (« Je suis la résurrection, crois-tu cela ? ») et petit à petit se laisser accompagner et guider par elles pour aller jusqu’au tombeau de Lazare, à la rencontre de la mort. Il y a un parallèle strict entre le moment où Jésus, escorté de Marie et Marthe, s’avance vers le tombeau où Lazare est mort depuis quatre jours – dans la tradition juive, ça veut dire vraiment mort – et le tombeau où les saintes femmes, dont Marie, iront le matin de Pâques pour rencontrer le corps de Jésus qui a été mis à mort.
Simplement, la solution est qu’ici, Jésus voulant manifester sa puissance sur la mort, s’est retourné vers le tombeau et a demandé qu’on ouvre la porte de la mort. Exercice extrêmement périlleux, mais à ce moment-là Jésus n’a qu’une réaction, toute simple : « Lazare, viens ici, dehors ! » D’une certaine façon, je crois que c’est le baptême de Lazare. Le baptême, c’est le fait que chacun, tous, baptisés ou non, soyons invités à faire face à la mort pour en sortir : « Viens ici, dehors ! » Ce n’est pas le refus de la mort, il faut y passer, mais c’est qu’en y passant, on passe par ce mystère de mort pour retrouver la vie.
Frères et sœurs, c’est le cœur de notre foi. Les chrétiens aujourd’hui, avec toutes les difficultés de la société, sont des hommes et des femmes qui croient que le cœur de l’existence est d’être des vivants. Mais nous ne maîtrisons pas notre propre vie, et là le Christ pose un geste qui montre précisément toute la différence. Nous ne maîtrisons pas la vie, mais Lui sachant que tout homme passe par la mort, sachant que Lui aussi passera par la mort, dit à Lazare : « Maintenant, tu sors de la mort ».
C’est vrai que c’est parfois difficile pour nous, n’empêche que c’est le cœur même de notre foi, de notre existence. Quand on baptisera les catéchumènes, c’est ce que vous vivrez. Vous passerez par cette étape de sortir de la mort, de pouvoir vous avancer à la rencontre même de Celui qui est le vivant. C’est pour ça qu’à ce moment-là, la résurrection de Lazare prendra tout son sens. Qui que nous soyons, nous avons tous d’une façon ou d’une autre à passer par le mystère de la mort, mais ce qui reste, c’est que pour les chrétiens, nous croyons que nous ne mourrons pas seuls. « Si nous mourrons avec Lui, avec Lui nous vivrons ». Telle est la promesse que vous fait l’Église aujourd’hui, que vous fait notre assemblée aujourd’hui. Si nous sommes là, c’est parce que nous croyons que nous serons appelés, dès maintenant, à entrer dans la vie, en sortant de toutes ces morts qui jalonnent notre vie, mais qui nous permettent de découvrir la véritable vie, le véritable bonheur et la véritable liberté à laquelle le Christ veut nous donner accès par sa propre mort et par sa résurrection. C’est ce qu’on vous souhaite et on prie pour ça avec vous.