BAPTÊME ET VIE, DON ET TRANSMISSION

Ez 37, 12b-14 ; Rm 8, 9-11 ; Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de carême – année A (26 mars 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Où l’avez-vous mis ? » Étrange question car quand quelqu’un meurt, on le met, surtout à cette époque-là, dans le lieu où reposent les morts : le cimetière. Mais Jésus demande quand même où est Lazare. En fait, cette question est aussi adressée aux catéchumènes, à vous trois Muriel, Zora et Guilhem et à nous tous qui les accompagnons en essayant modestement, chacun à sa place, de renouveler avec eux ce cheminement du catéchuménat qui nous conduit à Pâques.

Si l’Église a choisi cet évangile de Lazare, ce n’est pas simplement pour mettre un petit morceau de "défense et illustration du pouvoir de Jésus" – Il n’était pas tellement dépendant des systèmes de communication et de publicité –, mais pour nous faire réfléchir à l’aspect sans doute le plus fondamental du mystère du baptême et de notre destinée. C’est ce que je voudrais méditer avec vous simplement quelques instants.

Au fond, pourquoi le choix de l’histoire de la résurrection de Lazare ? Certains pensent que c’est un mauvais coup de la part de Jésus que d’avoir obligé ce pauvre Lazare à mourir deux fois : il est mort d’abord de sa "bonne mort" et ensuite Jésus l’ayant ressuscité, quand il est arrivé à Marseille – puisque traditionnellement Lazare est le premier évêque de Marseille même si ce n’est pas dans l’Evangile –, il a dû mourir une seconde fois au grand dam des Marseillais qui perdaient ainsi sans doute le plus excellent de tous les évêques qu’ils n’ont jamais eus.

Mais pourquoi ce miracle, pourquoi ce geste ? Cela nous ouvre vraiment à une dimension de ce qu’est la vie à laquelle nous ne pensons pas assez. Qu’est-ce qui est le spécifique du fait d’être des vivants ? Spécifique aussi bien pour le monde microbien qui nous fait si peur avec toutes ces démultiplications de bactéries, que pour le règne animal, le règne végétal et nous-mêmes qui sommes dans ce règne du vivant. La plupart du temps on n’y songe guère parce qu’être vivant, c’est l’évidence. Chacun d’entre nous pense : « Je vis donc je suis, c’est normal que je vive puisque j’existe, la vie va de soi ». On est vivant pour profiter de la vie, pour s’épanouir – on dit maintenant "s’éclater" ce qui n’est pas nécessairement de bon augure –, la vie va et vient, il y a des hauts et des bas, des moments d’extrême exaltation et des moments de déprime, c’est la vie ! Quand quelque chose se produit et qu’on ne sait trop quoi dire, ne dit-on pas que c’est la vie ?

Mais est-ce que la vie est simplement ce processus de développement de nous-mêmes à travers toutes les possibilités, toutes les richesses spirituelles, humaines, physiques que l’on a ? Est-ce simplement faire du sport, gagner sa vie, aller se cultiver de temps en temps etc. ? Cet évangile nous montre que ce n’est pas assez réfléchir sur le mystère de la vie parce que la chose la plus étrange de la vie – je ne parle pas du point de vue de la foi et de l’évangile –, c’est qu’elle se transmet. La plupart du temps, on n’en parle pas et c’est dommage car la différence entre un caillou et la mousse ou le lichen qui poussent dessus, c’est que le caillou normalement ne va pas beaucoup bouger, il a une existence peut-être pas éternelle mais en tout cas très durable. Mais il n’est pas vivant tandis qu’une mousse ou un lichen – même si c’est une vie très modeste et qu’aucun d’entre nous n’aimerait être réduit à l’état de lichen ou de mousse – porte en lui la possibilité de transmettre ce qu’il est à d’autres plants, à d’autres endroits et de faire que, petit à petit, une mousse colonise toute la pierre.

La spécificité même de la vie est de se transmettre, il y a une sorte d’énergie, de capacité et même d’intelligence dans tout vivant, même chez ces pauvres amibes ou ces microbes qui ont prouvé avec le Covid qu’ils étaient capables de se reproduire de façon incroyable. C’est précisément la spécificité de la vie : elle commence, elle naît, elle surgit, elle se développe, elle grandit et elle se transmet. Et pour nous les humains comme tous les animaux supérieurs, la transmission devient un peu plus complexe parce que c’est une reproduction sexuée ce qui n’est pas le cas de tout le monde dans le monde végétal. Par conséquent, la spécificité de la vie est de pouvoir se transmettre, la vie n’est jamais en stand-by, elle n’est jamais bloquée, à la fois elle puise sans arrêt des réserves pour continuer à vivre et surtout elle est capable de se transmettre.

Si Jésus a voulu ressusciter Lazare, c’est parce qu’Il a voulu montrer comment cette qualité de la vie qui est la capacité de se transmettre, c’était Lui qui l’avait en plénitude. En cela, Il est dans la grande ligne de tradition de l’Ancien Testament qui est de reconnaître le Dieu vivant. Autrement dit, même si aujourd’hui nous n’avons pas toujours le réflexe de penser à cette dimension de la vie comme se transmettant, en réalité c’est au cœur même de notre compréhension de la vie. Nous les chrétiens devrions avoir un sens de la vie comme acte de transmission, accueil, croissance, don, transmission, beaucoup plus fort. D’ailleurs aujourd’hui, la vie consiste à conserver des gamètes dans de l’azote liquide. Comme transmission, c’est un peu faible, on réduit tout ce qui est la dimension spirituelle de la transmission. Pour nous, le véritable mystère de la vie, c’est la transmission et c’est cela qui est au cœur même de cet évangile de Lazare et c’est cela que pressentent les deux sœurs : « Si Tu avais été là ! » Évidemment, elles mettent des conditions, il aurait fallu qu’Il soit tout proche. Or, Jésus dit : « Les conditions de transmission ne sont pas le plus important, c’est la transmission elle-même. Je suis la résurrection, Je suis le donneur par excellence de la vie spirituelle, de la vie qui est la mienne dans le cœur de Dieu ».

C’est cela le baptême. Si vous êtes là ce matin tous les trois, c’est parce que – peut-être obscurément, pas forcément de manière intuitive – c’est cela que vous cherchez. Vous savez que vous avez besoin de recevoir et d’accueillir une puissance de vie qui vient de Dieu Lui-même et que Jésus s’est manifesté comme en étant le transmetteur. C’est pourquoi nous sommes là autour de vous, on reconnaît dans votre itinéraire le même itinéraire que le nôtre. Certes, ça peut durer des années et d’ailleurs nous sommes très contents que ça dure longtemps sur la terre mais tout cela nous prépare, c’est une phase de croissance pour qu’un jour, au moment le plus paradoxal, celui où apparemment la vie se termine, le mystère de la mort, Jésus nous prenne par la main et nous conduise vers la plénitude de la vie qu’Il veut nous transmettre et à laquelle Il a commencé de donner les premiers signes dans votre baptême et dans le nôtre.

Le message de l’évangile d’aujourd’hui, évangile selon saint Jean avec la résurrection de Lazare, vous dit : « Vous allez recevoir la vie mais ne croyez pas que la vie que vous recevrez est une chose qui va devenir comme une sorte de capital ou de carnets de caisse d’épargne. La vie qui grandit, qui pousse et qui se développe, ce n’est pas les intérêts du capital. La vie, c’est le fait d’être pris à la fois dans ce don, celui que vous recevrez au baptême et d’être saisi et aspiré dans cette joie et ce bonheur  que vous pourrez ensuite, dans votre vie de témoin du Christ, transmettre ». C’est tout ce que l’on vous souhaite et c’est pour ça que nous vous donnons tous rendez-vous autour de vous dans la Nuit pascale. Amen.