IL EST LA RÉSURRECTION ET LA VIE

Ez 37, 12b-14 ; Rm 8, 9-11 ; Jn 7, 37-52
Cinquième dimanche de Carême – année C (3 avril 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Chère Claire, c’est pour vous et avec vous que nous écoutons aujourd’hui cet évangile. En effet, les lectures de Carême sont choisies pour accompagner les catéchumènes dont vous êtes, pour entrer dans la joie de la Résurrection.

Quand il s’agit de commenter un texte aussi surprenant et déroutant que la résurrection de Lazare, nous avons une solution toute simple : dire que Jésus fait la répétition générale de Pâques. Il sait que l’homme est voué à la mort, et comme Il aime beaucoup Lazare, du coup Il est triste. Il nous fait donc en lever de rideau la résurrection de Lazare pour nous dire que ça Lui arrivera à Lui aussi. L’explication est un peu douteuse car on pourrait penser que si c’est Dieu, Il n’a pas besoin de coup d’essai. Il pourrait y aller directement et se ressusciter Lui-même et qu’avions-nous besoin de la résurrection d’un de ses amis ? Je vous signale d’ailleurs que pour Lazare, ce n'est pas un cadeau : il meurt une première fois, on va le ressusciter et il faudra qu’il meure une deuxième fois, pour devenir évêque de Marseille selon la légende. En réalité, c’est un peu inexact de vouloir faire de Lazare le coup d’essai de Jésus comme si Jésus avait voulu vérifier si ça marchait sur un homme ordinaire.

Il faut lire cet évangile-là avec à l’esprit celui qui témoigne de la Résurrection du Seigneur. Les deux épisodes se ressemblent et pourtant c’est exactement l’inverse. En effet, dans l’évangile que nous venons de lire, Jésus est sur les bords du Jourdain et Il traîne infiniment pour se rendre au tombeau de Lazare. Il attend deux jours et même quand Il arrive près de Béthanie, Il reste en dehors du village. Il attend. Deux interventions de Marie et de Marthe sont nécessaires pour qu’Il fasse quelque chose. Et puis Il avance, Il va vers le tombeau et c’est Lui qui demande d’enlever la pierre comme si c’était plus difficile d’enlever une pierre que d’enlever le cadavre du tombeau. Ce sont des préambules interminables.

Dans le cas de la Résurrection, c’est tout l’inverse. D’une part Jésus est dans le tombeau ; d’autre part, les femmes et bien des gens vont courir au tombeau sans perdre une minute. Ce qui est caractéristique de la Résurrection de Jésus, c’est que les disciples ne vont pas perdre une seconde pour essayer de constater. A Béthanie, Jésus attend ou se fait attendre. Il dit aux humains : « Enlevez la pierre », tandis que pour sa Résurrection, quand les femmes arrivent au tombeau, la pierre est enlevée.

Quand Jésus fait ouvrir le tombeau de Lazare, ce dernier sent la mort, c’est le moment de la décomposition. Dans le cas de la Résurrection de Jésus, nous allons fêter le tombeau vide. Le scénario est presque l’inverse. Jésus n’a donc pas fait de répétition générale. L’enjeu est certes la résurrection, sauf que lorsque Jésus ressuscite, c’est pour la vie qu’Il va donner et distribuer, alors que Lazare ne va pas passer dans les cimetières pour dire : « Je vous ressuscite parce que j’ai été ressuscité ! »

Si on veut essayer de trouver l’articulation des deux récits, qui est pourtant réelle car ce n’est pas un hasard si les étapes sont si proches, symétriques ou dissymétriques les unes des autres, il faut que nous abandonnions nos conceptions physiques, cosmologiques. Dans l’esprit de l’évangéliste, il y a trois endroits. Il y a la terre des hommes (pour parodier Saint-Exupéry), c’est-à-dire la terre dans laquelle nous vivons et où nous nous rassemblons pour prier. C’est la bonne vieille terre où l’homme sait au moins une chose : il est mortel. C’est un lieu dans lequel nous sommes obligés de faire face à la mort. La deuxième chose, c’est le tombeau c'est-à-dire le vide, le trou qui est le lieu de passage vers le monde souterrain de la mort. Il y a la terre des vivants et puis le monde des morts. Il y a une troisième chose qui est supposée dans le récit : Jésus est Lui-même l’Éternel vivant qui est venu d’auprès de Dieu.

Nous sommes bien dans cette conception du monde et de l’univers dans lesquels il y a le ciel avec Dieu, source de la vie, l’homme qui bénéficie de la vie mais de façon mortelle, très fragmentaire – tout homme est mortel disait le professeur de philosophie et peut-être que moi aussi –, et surtout le monde de la mort.

Or, quand c’est Lazare, Jésus va Lui-même à la rencontre du monde de la mort, ce qui ressemble au récit de la Passion. Il entre dans le domaine de la mort et Il demande même à l’homme : « Enlevez la pierre », ce qui veut dire : « Montrez-moi votre avenir », c’est-à-dire « Montrez-moi quand vous ouvrez la tombe, montrez-moi où vous allez ». On ouvre alors et Il tombe sur le cadavre. La tombe est pleine du cadavre de Lazare comme pour les Anciens le monde souterrain qui était plein de tous ceux qui étaient morts.

En revanche, le jour de la Résurrection, les femmes se posent la même question : « Qui va nous ouvrir ? Qui va enlever la pierre ? » C’est la problématique inverse. Elles voudraient entrer dans le monde de la mort, en ouvrant la pierre qui bouche le tombeau, mais elles ne savent pas comment faire. Elles ont peur. Alors que quand on dit : « Jésus frémit dans son cœur », c’est qu’Il fut en colère, Il s’approche de la mort, la colère le prend. Pour nous, c’est la peur qui nous prend quand on s’avance vers le tombeau d’un être cher. Nous allons vers la mort avec la peur, l’angoisse qui est notre condition humaine. Jésus, Lui, va vers la mort en disant : « Où l’avez-vous mis ? » Il sait pourtant bien où il est, mais c’est comme s’Il posait la question : « Qu’est-ce que vous faites de la mort ? » « Vous pleurez Lazare mais que faites-vous ? Comment abordez-vous le problème de la mort ? Vous fermez le couvercle, vous avez peur ». Lui, Il brave la mort, Il s’avance et dit aux hommes : « Essayez de retirer le couvercle » comme s’Il voulait leur donner un premier réflexe pour faire face à la mort. « Essayez de faire face à la mort, ne vous laissez pas abattre ». Dans le cas de Lazare, on retrouve bien le cadavre de Lazare, il est bien là, le processus de la mort est déjà en activité en lui, mais dans le cas de Jésus, on ne Le voit pas dans le tombeau. Il ne reste que les bandelettes et le suaire. Tout ce qui servait à habiller Jésus du vêtement des hommes morts est resté comme rien alors que Jésus Lui-même n’est plus là.

Les deux démarches ne sont pas absolument comparables. Dans le cas de Lazare, c’est Jésus qui est la Résurrection, qui est la vie, qui s’avance vers la mort, qui affronte la mort et Il sort Lazare de la mort tandis que dans la Résurrection, les femmes veulent aller au tombeau (elles sont plus courageuses que les hommes). « On sait qu’Il est mort mais qu’est-ce qui nous permettra d’avoir encore une prise sur Lui ? » Elles veulent terminer l’embaumement. Mais il n’y a pas de prise car quand elles arrivent, Il n’est pas là.

C’est tout le sens du jeu de miroir entre les deux visites de tombeau. Dans un cas, quand c’est le Christ qui s’avance – « Je suis la Résurrection » –, c’est la vie qui va à la rencontre de l’homme mort, de la solitude, de l’obscurité, du néant. Tandis que dans le cas de la Résurrection, ce sont les femmes qui ont comme une sorte de nostalgie de leur maître et qui disent : « On veut essayer d’avoir prise sur Lui mais il n’y en a pas ».

Dans un cas Jésus dit : « Sors ici, dehors » ; dans l’autre cas, les femmes s’enfuient. Elles ont peur de constater ce qui est dans le tombeau. La réalité de la résurrection, c’est le fait pour nous humains que nous ne pouvons appréhender la résurrection que comme le fait d’être confronté à la mort d’autrui sur laquelle nous n’avons aucune prise, sauf que nous avons mis la pierre sur le tombeau et c’est terminé, on a fait ce qu’il fallait pour le défunt.

Quand il s’agit de Jésus, les femmes croient que l’on peut traiter la mort de Jésus, son embaumement et les soins pour attester sa présence, alors qu’Il ne peut pas rester parmi nous comme un mort. Non seulement Il sort du tombeau, mais en plus Il ne veut pas qu’on ait de prise sur Lui. Au moment où Il est sorti du tombeau et qu’Il va à la rencontre des femmes, Il ne dit pas : « Marie sors ici, dehors ». Il dit : « C’est Moi qui suis sorti et qui vous ouvre le chemin ». Marie veut alors L’empoigner. « Ne Me touche pas, ne Me saisis pas, n’essaie pas de M’attraper. Je ne suis pas rattrapable ». « Maintenant, J’ouvre pour toute l’humanité cet espace qui est au point de rencontre entre le monde des vivants et le monde des morts. J’ouvre quelque chose, Je lève la pierre Moi-même pour que vous entriez dans la vie éternelle ».

Vous comprenez pourquoi dans notre tradition, le baptême a été assimilé à la mort. La cuve du baptême est à la fois la cuve où on trouve la vie mais aussi le tombeau dans lequel on entre. Le Christ nous dit alors : « Tu ne peux pas rester là-dedans, Je te sors de cet endroit qui est un endroit de mort ». Nous sommes appelés à sortir : « Viens ici, dehors ». C’est Lui qui nous fait sortir, ce n’est pas nous qui Le faisons sortir.

Cela veut dire que nous n’avons pas de maîtrise de la mort et nous n’avons pas de maîtrise de la Résurrection non plus. Il n’y en a qu’un qui ressuscite, pour ressusciter les autres. C’est celui qui dit que personne ne peut L’empoigner et Le saisir comme Marie au matin de la Pâques et c’est Lui qui nous ouvre une nouvelle porte qui n’est pas celle de pierre roulée sur le tombeau mais qui est la porte du Royaume car c’est Lui la Résurrection et la Vie. Amen.