ABATTEZ CETTE SEPARATION ENTRE MORTS ET VIVANTS

Ez 37, 12b-14 ; Rm 8, 9-11 ; Jn 11, 1-45
Cinquième dimanche de Carême – année B (21 mars 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Théo et Manon, il y a quinze jours, pour expliquer l’évangile, j’ai dit que vous étiez comme la Samaritaine. C’était facile. Dimanche dernier, j’ai dit que vous ressembliez à l’aveugle-né, parce que par le baptême, Jésus vous ouvre les yeux et le cœur pour Le voir. C’était encore plus facile. Aujourd’hui, je ne peux quand-même pas vous comparer à Lazare ! Ce ne serait pas très chic. Il faut donc que j’aborde les choses autrement.

Je voudrais partir d’une expérience que vous avez peut-être connue dans vos familles, parce que ça nous arrive toujours, c’est de perdre quelqu’un qu’on aime bien. Un grand-père, une grand-mère, quelqu’un de la famille, on l’aime bien, et voilà que la personne n’est plus là, elle est décédée, de maladie, d’un accident, de tout ce qu’on voudra, mais elle n’est plus là. Quel est le réflexe fondamental de notre groupe humain qui connaît cette personne et qui est terriblement affecté par le deuil ? C’est d’abord de réaliser la séparation. Etre mort, c’est ne plus faire partie de la société telle qu’on la vit, telle qu’on la construit, telle qu’on l’aménage au jour le jour. Nous sommes normalement faits pour vivre parmi les hommes avec les hommes. Devenu mort, tout à coup, radicalement, on est sorti de ce merveilleux échange qu’on fait tous les jours même si de temps en temps on se dispute ou on n’est pas content, peu importe, mais on est heureux que les gens soient là et de partager quelque chose de profond, notre vie, nos idées, notre affection, notre bonheur, des moments heureux et même parfois des moments plus difficiles. La première chose est qu’on réalise que la mort est une séparation. Tout à coup, la personne qui était peut-être la plus proche, n’est plus là. On peut faire tout ce qu’on veut, on ne peut pas la rejoindre. On n’y arrive pas.

Il y a une deuxième chose encore plus incroyable, c’est qu’après la mort, vous le savez, il y a l’enterrement, l’inhumation, la crémation etc. Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? En réalité, tous ces gestes, tous ces rites sont là pour souligner que nous sommes désormais séparés. Quand on met quelqu’un dans la terre, ça veut dire : là, désormais, on n’est plus dans les relations qu’on connaissait auparavant. Nous, nous sommes les vivants sur la terre, et la Bible dit souvent ça, nous les vivants sur la terre, et tout à coup celui qui était vivant est sous la terre. Ça, c’est l’inhumation. La crémation, c’est encore plus accentué. Tout à coup quelqu’un n’est plus là, et on n’a plus aucune prise sur lui puisque son corps, ce dernier signe, a été réduit en cendres. Et puis il y a tous les gestes. Par exemple, quand on fait une tombe, c’est une pierre, parce qu’une pierre c’est quand même costaud, c’est épais, et généralement plus les gens étaient puissants, plus ils faisaient des monuments extraordinaires. Pour aller retrouver un pharaon sous une pyramide, c’est un véritable sport ! On dirait que les humains, face à la séparation de la mort, en rajoutent. C’est curieux ! Et on appelle ça les rites funéraires, ce qui veut dire que la personne n’est vraiment plus là. Et quand on a bien refermé la pyramide, le tombeau ou je ne sais pas quoi, alors on est sûr que la séparation est définitive. Peut-être que la personne vit ailleurs, c’est possible, mais en attendant, dans la vie courante, la personne ne doit pas revenir. Ce sont les réflexes humains les plus profonds. Il faut, en même temps qu’on accentue la différence, insister sur le fait que nous, nous sommes bien vivants. L’autre est parti.

Alors si vous avez ça en tête, vous allez sans doute beaucoup mieux comprendre l’histoire de Lazare. Il y a deux ou trois moments très importants. Le premier, c’est le moment des deux sœurs, qui ont vraiment la foi. Elles croient vraiment en la puissance de Jésus, en particulier Marie avec qui Jésus a toujours été très sympa. Elle est proche de Jésus. Quand elles voient que leur frère va mal, elles se disent : « Il n’y en a qu’un qui puisse le maintenir parmi nous et le guérir, c’est Jésus Lui-même ». Elles ont le bon réflexe : « Seigneur, viens ! Comme Tu aimes Lazare, comme Tu nous aimes, Tu vas nous garder ensemble ». Je vous signale que c’est un peu le sens que les chrétiens ont de la mort. Le geste que nous faisons pour les enterrements consiste précisément à dire à Dieu : « Garde nous quand-même ensemble ». C’est assez beau. Ce n’est pas du tout : « C’est fini, on ne peut plus le voir », c’est : « Garde nous quand-même ensemble ». Marie et Marthe ont donc le bon réflexe de dire : « Un seul pourrait nous garder ensemble, c’est le Christ ». Seulement Il n’est pas là, et elles sont donc obligées d’envoyer un messager Lui dire qu’Il devrait venir.

Mais, curieusement, deuxième moment, Jésus ne vient pas immédiatement. On pourrait se dire qu’Il aurait pu y aller toutes affaires cessantes, se disant : « J’en ai guéri d’autres, Je peux guérir celui-là aussi puisque c’est Mon ami ». Mais non ! Qu’est-ce qu’Il veut faire ? C’est là qu’il faut comprendre. Il veut que Marthe et Marie réalisent que le bonheur d’être ensemble ne va pas de soi. Certes, on est tellement habitué au bonheur d’être ensemble qu’on ne se pose pas de questions ! On dit : « Dieu n’a qu’à nous maintenir ensemble ! » Et c’est pour ça que parfois dans la prière pour nos défunts on demande « Seigneur pourquoi nous l’as-Tu retiré ? Il fallait nous le laisser, on s’en occupait très bien ». Jésus dit : « Attendez, vous allez voir ce que ça coûte d’être séparés ». Il monte donc seulement deux ou trois jours plus tard. Evidemment, ce qui devait arriver arriva, Lazare est mort.

Les rituels habituels reprennent alors leur place, tous les juifs vont présenter leurs condoléances à Marthe et Marie, tout le monde est là, ému, tout le monde pleure, c’est terrible. Jésus arrive là, au milieu, presque comme un cheveu sur la soupe. Les deux sœurs, l’une après l’autre, ont le cri de la foi : « Si Tu avais été là, Lazare ne serait pas mort ». Elles ont le véritable sens de ce qui se passe. Elles savent que si quelqu’un meurt, Dieu est concerné par cela, et Il devrait normalement faire que ça n’arrive pas. C’est notre réflexe à tous, et nous avons raison. Nous avons envie de dire à Dieu : « S’il y un malheur, on Te demande, à Toi, de faire que ce malheur n’ait pas les conséquences dramatiques de la séparation ».

Et ça continue. C’est le troisième moment, où Marthe est à la porte, et Marie est là, et puis Jésus voit, là, les conséquences de la mort de Lazare. Il y a une pierre. La pierre qui est là, vraiment, pour sceller la séparation. On ne peut plus le sortir. Et vous remarquerez que, dans les évangiles, quand Jésus ressuscite, la pierre a roulé et ouvre l’entrée du tombeau. Ce n’est pas une coïncidence, ces deux choses. Dans un cas, Il est là, Il est devant, partageant manifestement la souffrance des hommes devant la mort. Il ne dit pas : « Moi, ça ne m’atteint pas », Il est devant la pierre et Il pleure. C’est peut-être le moment le plus étonnant parce que c’est Jésus disant à tous les gens autour de Lui : « Vous savez, la mort, pour vous c’est horrible, pour Moi aussi ». Une très belle phrase de la Bible dit : « Dieu n’a pas fait la mort ». Quand on a été vraiment confronté au mystère de la mort de quelqu’un qu’on aime, on comprend ce que ça veut dire. Dieu ne peut pas aimer ça. Dieu ne peut pas cautionner ça. Dieu ne peut pas laisser l’homme être pris par ça.

Alors, Il demande un geste extraordinaire. Ce n’est pas Lui qui va rouler la pierre. Il dit : « Où l’avez-vous mis ? – Dans le tombeau derrière la pierre ? – Allez, enlevez la pierre. Commencez à détruire la séparation entre les morts et les vivants. Il faut que ça commence par vous, les humains ». Et c’est ce qu’ils font. Ils hésitent un peu, disant que maintenant la séparation est consommée, il y a le problème d’hygiène sanitaire. « Ouvrez la porte, ouvrez la porte, roulez la pierre ». Et alors que se passe-t-il ? C’est le début de la résurrection. Jésus a choisi précisément le signe, le symbole, le moment où la séparation entre les vivants et les morts est la plus accusée, la plus forte, pour dire : « Non, la séparation n’est pas définitive, la séparation entre les vivants et les morts peut d’une certaine façon continuer, mais sur un autre mode ». C’est ce que nous vivons quand nous avons perdu quelqu’un que nous aimons beaucoup. Nous avons ce sentiment-là. C’est alors Lui qui dit la parole décisive : « Lazare ! » (Il l’appelle par son prénom, Il ne dit pas « toi, le mort ! »), « Lazare, viens ici dehors ! » Ça veut dire : « Reprends ta liberté ! Quand tu étais dehors parmi nous, tu étais là à partager ton amitié, ton bonheur de vivre avec tes sœurs. Eh bien maintenant, viens ici dehors ! On va voir que Moi, Je veux que la séparation de la mort ne soit pas définitive ».

D’une certaine façon, et c’est là que vous ressemblez à Lazare, c’est un baptême. Quand on vous baptisera, la nuit de Pâques, on vous dira : « Théo et Manon, venez ici dehors au milieu de nous, dans la liberté que Dieu nous donne ». « Viens ici dehors », c’est ça le cadeau du baptême. Le cadeau du baptême, c’est que bien sûr on passera par la mort, tous, c’est clair, mais cette mort ne peut pas être définitive. Elle ne peut pas être irréversible. Dieu veut vraiment ouvrir et fonder un lien, un pont, entre ceux qui sont morts et qui sont près de Lui, et nous, ici-bas, sur la terre. Ce pont, ce lien, ce passage, c’est Lui-même, car Il a voulu Lui-même passer par là. Il a voulu être séparé des vivants pour dire : « Je reviens. Je reviens et Je ne vous lâcherai pas. Je serai parmi vous. Je serai toujours avec vous ». Comme Il est ce matin. C’est pour ça qu’on est ici, parce que le Christ est parmi nous. La seule chose, la seule raison. Eh bien, c’est ce que l’Eglise voulait aujourd’hui vous dire. Elle voulait vous dire : « Nous y passerons tous. Mais ou bien nous y passerons comme si c’était nous qui allions couper définitivement tous les ponts, ou bien c’est Moi qui continue à créer le lien jusqu’au jour où le lien sera totalement, pleinement, définitivement rétabli ».

On ne va pas rester sur ces idées trop tristes, mais au moins, comme je vous le disais au début, quand on veut que le Seigneur crée des liens entre Lui et nous, entre ceux que nous aimons et qui sont déjà partis et nous, le Christ Lui-même veut nous montrer qu’Il est capable de refonder les liens et donc c’est pour ça qu’on dit qu’Il est le Seigneur des morts et des vivants : liens de tout ce que nous vivons, tout ce que nous partageons, que ce soit entre nous ici-bas sur la terre (c’est très bien, on en profite, on est très heureux), ou que ce soit avec ceux qui nous ont précédés et dont on dit qu’ils nous ont quittés, mais ce n’est pas vrai, ils ne nous ont pas quittés, ils sont toujours là.

Alors frères et sœurs, avec Théo et Manon, que ce dimanche de Lazare soit pour nous l’aiguillon pour essayer de comprendre ce que veut dire la vie humaine, qui est fondamentalement lien entre tous les hommes, qu’ils soient ici-bas sur la terre ou déjà dans le cœur de Dieu. C’est pour ça aussi que nous sommes croyants : nous avons peur de la mort, nous sommes menacés, nous savons tous que nous sommes fragiles, mais une chose est plus forte que tout, c’est que Dieu est capable, même avec cette fragilité, même avec cette pauvreté, même avec cette difficulté à maintenir la vie, de maintenir le lien quoiqu’il arrive. Amen.