L'AVEUGLE-NÉ
Jn 12, 35-46
Vigiles du quatrième dimanche de carême – A
(21 mars 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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V |
ous avez peut-être remarqué le caractère très singulier de cette guérison d'un aveugle de naissance. Dans les autres récits des évangiles où l'on parle de guérison d'aveugles, ce sont les aveugles eux-mêmes qui, du fond de leur ténèbre, apprenant que Jésus est de passage, crient ver Lui et dans un geste de confession de foi, appellent, interpellent Jésus qui alors leur demande : "Que voulez-vous que Je fasse pour vous ?" et c'est eux-mêmes qui crient : "Seigneur, que je voie !" Dans ce cas, la guérison commence par la foi, comme si l'aveugle, privé de la vue, voyait mieux que l'entourage qui ne fait que du brouhaha autour de la personne de Jésus, comme si les aveugles, par exemple les deux aveugles de Jéricho ou Bartimée dans le récit de Luc, avaient pressenti le mystère de Jésus au cœur même de leur cécité, dans leur détresse, dans leurs ténèbres. Alors qu'ici nous avons exactement la démarche inverse.
L'aveugle-né demande rien. Il est au Temple, il mendie, et c'est Jésus avec ses disciples qui, passant prés de lui, le voient. Et les disciples posent à Jésus la questions : "Qui a péché ? Lui ou ses parents ?" Lui, l'aveugle-né demande toujours rien. Et parce que les disciples font des réflexions sur l'aveugle, c'est Jésus lui-même qui prend l'initiative de mettre de la salive et de la boue sur les yeux de l'aveugle puis de l'envoyer à la piscine de Siloë. Alors commence non seulement la guérison, mais un long processus par lequel l'aveugle parviendra à la confession de la foi. Autrement dit, à propos d'épisodes comparables, guérisons d'aveugles, les récits de ces guérisons sont pour ainsi dire inversés. Dans les synoptiques c'est la reconnaissance de Jésus dans la foi qui permet aux aveugles de voir. Tandis qu'ici en saint Jean, l'évangile que pourtant on considère comme le plus mystique, comme celui qui plane au-dessus des conditions de la vie terrestre, au-dessus du sensible, c'est précisément dans le moment où l'aveugle a les yeux ouverts par le Christ, sur l'initiative du Christ, qu'il pourra parvenir à la confession de foi, lorsque Jésus lui demandera : "Crois-tu au Fils de l'Homme?" et que l'aveugle, encore dans l'hésitation dira : "Mais qui est-il ?" et que Jésus lui dira : "Tu le vois, c'est Moi qui te parle que se prosternant il l'adora. C'est à proprement parler le premier acte de foi de l'aveugle-né dans l'évangile de saint Jean.
Pourquoi saint Jean a-t-il choisi de nous rapporter un épisode de guérison d'aveugle, car il dut y en avoir plusieurs dans la vie et dans l'enseignement de Jésus, pourquoi a-t-il choisi de nous rapporter cette guérison d'aveugle dans laquelle la foi suit ? Parce que précisément, pour saint Jean, dans toute la démarche de son évangile, tout l'accès au mystère est porté par la visibilité de Jésus. L'évangile est comme une introduction à la démarche même de la foi. Et chez saint Jean, la démarche de la foi part des signes, part du visible. C'est une démarche qui part de la présence familière de Jésus : "Et le Verbe s'est fait chair et nous avons vu sa gloire !" Contrairement à ce que nous pensons le "croire" n'est pas un exercice contre le"voir", à rebours de la vision. Le savoir peut-être. Il y a entre le voir et les avoir une sorte d'antinomie. Ceux qui savent ne voient pas. Chez saint Jean, c'est très clair. Ceux qui "croient savoir" en réalité ont déjà les yeux bouchés, ils ne voient pas, ils ont perdu le voir. Ceux qui savent ont inventé une présence de substitution par rapport à cette présence immédiate qui s'offre à la vue, dans la disponibilité de la contemplation. Tandis que le croire, lui, ne se substitue jamais au voir. Le croire est l'aboutissement du voir. Pourquoi ? Parce que, précisément, chez saint Jean, "voir" c'est être ouvert, accueillant à la présence. Et chez saint Jean, il faut voir d'abord parce que le Christ s'est rendu présent. C'est dans sa forme la plus radicale, la méditation sur la présence du Verbe, de la Parole de Dieu, dans sa création. C'est la contemplation de Celui qui s'est rendu visible à nos yeux. C'est ce que nous expliquait Irénée tout à l'heure.
C'est parce qu'Il se rend visible que nous avons accès au Père par la visibilité du Verbe. C'est parce qu'Il est là parmi nous, parce qu'Il a fait demeurer sa gloire parmi nous que, ayant accès par la vue, par le toucher, à cette gloire, nous pouvons à travers cet accès du voir, du toucher, de l'entendre, accéder au mystère interne, caché, de la présence de Dieu. Voilà pourquoi cet évangile est une étape catéchuménale car la catéchèse, aujourd'hui encore, c'est un voir qui se termine en croire. Ce n'est pas un voir qui aboutit à un savoir. C'est un voir par lequel tous ceux qui veulent entrer en contact avec le Verbe de Dieu ont sous les yeux le témoignage, la présence de l'Église, de tous ceux qui, par le sacrement de baptême, ont déjà reçu quelque chose de la puissance de la résurrection de Jésus, de tous ceux qui sont ici-bas la chair et le corps du Christ.
Lorsque demain les treize jeunes et enfants qui vont faire leur deuxième étape catéchuménale dans cette église s'avanceront au milieu de nous, ils ouvriront leurs yeux pour voir le corps du Christ que nous sommes, l'Église. Et c'est parce qu'ils verront de leurs yeux, parce qu'ils ont commencé à voir de leurs yeux ce corps du Christ que nous sommes qu'ils auront envie d'y entrer eux-mêmes pour voir en plénitude, dans ce voir qui se déploie, qui s'achève dans le croire. "Et se prosternant, il L'adora !"
C'est pourquoi quand demain ces catéchumènes réciteront avec nous, phrase par phrase, le Credo, ils referont la démarche de l'aveugle-né. Ils auront vu le corps du Christ que nous sommes et ensuite, se tournant vers le Seigneur, à travers nous, et par nous, qui n'en sommes pourtant pas dignes, ils commenceront à professer la foi en vue de leur baptême.
Ce soir encore nous-mêmes, lorsque nous avons la foi nous ne pouvons pas nous dispenser du voir. Et c'est un faux christianisme que cette prétention à une sorte de spéculation qui se couperait des racines de notre, du voir, du toucher, de la présence. C'est une foi déracinée, c'est une foi qui perd sa consistance, qui perd sa force qu'une foi qui se déleste ou qui voudrait se priver des signes pour être plus pure ou plus authentique. En réalité, pour nous encore aujourd'hui, notre croire se fonde, se bâtit, s'édifie sur un voir, sur une visibilité. Non pas une visibilité qui serait purement de ce monde, non pas cette espèce de visibilité à court terme que l'on attribue à saint Thomas : "Je ne crois qu'à ce que je vois !" En réalité l'aveugle a cru à ce qu'il a vu, il a vu la chair du Christ et il a cru au Christ. D'ailleurs, Thomas lui-même, quand il a vu les plaies du Ressuscité, il a vu les plaies, il a confessé Dieu. C'est précisément tout cela la démarche de l'évangile de saint Jean. S'enraciner dans la chair du Christ pour voir le visage, l'Invisible du Père.
Nous aussi, ce soir, tout au long de notre vie baptismale, tout au long de notre itinéraire sur la terre, sachons ouvrir les yeux pour voir les signes qui nous sont donnés dans nos frères, dans les sacrements, afin que, dans la foi, nous puissions y reconnaître et adorer notre Dieu.
AMEN