JE VEUX VOIR DIEU

Gn 32, 23-32 ; Jn 12, 35-46

Vigiles du quatrième dimanche de carême – C

(29 mars 1992)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Q

ui Me voit, voit le Père !" Dans l'Ancien Tes­tament, dans la personne de Jésus, dans l'Al­liance Nouvelle, dans toute l'histoire du salut, c'est une des constantes de l'homme que ce désir de voir Dieu. Le désir de voir Dieu fait partie d'un désir profond en l'homme, désir qui s'origine dans le fait que lorsqu'on aime quelqu'un, il est vital de voir celui que l'on aime. On ne peut rester éloigné trop long­temps des yeux l'un de l'autre de peur que parfois le cœur n'arrive plus à se souvenir.

Ce désir de voir Dieu a été exaucé pour cer­tains hommes de l'Alliance comme Moïse qui a vu Dieu dans le creux du rocher, qui bien que Dieu lui ait dit : "Voir Dieu c'est mourir !" a préféré tout risquer pour le voir ne serait-ce que de dos, car pour lui voir Dieu devenait un besoin vital. Dans la rencontre de Dieu avec Elie, Elie sait que Dieu est présent, il sort de la grotte sur le mont Horeb et se voile la face pour ne pas être saisi par cette vision trop forte du Sei­gneur. Mais ceux qui ont peut-être eu le plus de chance, croyons-nous, ce sont ceux qui, dans cette Palestine de l'époque de Jésus, ont vu le Seigneur, l'ont vu à travers les traits d'un homme, ont vu les œuvres de cet homme et ont pu, comme le dit le Sei­gneur Lui-même, "contempler le Père", voir Dieu.

Et pourtant cela ne suffit pas pour le Seigneur car Il est Lui-même Celui qui ouvre les yeux de l'aveugle. Il est Celui qui proclame à la face de Jean le Baptiste : "Les aveugles voient, l'évangile est an­noncé!" Il est Celui qui se montre aux apôtres après la Résurrection, et Dieu sait qu'ils ont besoin de voir. Pierre et Jean vont au tombeau et le trouvent vide :ils voient et ils croient. Thomas lui-même veut voir et il croit. Et le Christ le proclame Lui-même : "Heureux ceux qui croiront sans avoir vu !"

La vision de Dieu, même lorsque Dieu est en face de nous, même lorsqu'Il est au seuil de notre cœur, la vision de Dieu ne peut aller sans la foi. C'est ce que nous vivons aujourd'hui dans l'Église. Et notre désir de voir Dieu c'est un désir déjà comblé car, par la foi, nous voyons le Seigneur. La foi devient dès lors comme elle l'était pour Moïse, pour Elie, mais aussi pour les apôtres, la condition sine qua non de voir véritablement Dieu car il ne suffisait pas de le voir en chair et en os, il fallait aller jusqu'à le croire Fils de Dieu. C'est pour cela que Jésus Lui-même demandera à l'aveugle-né qu'Il vient de guérir : "Crois-tu au Fils de l'Homme ? Et qui est-Il pour que je croie ? Tu le vois, Lui qui te parle !" De la vision de ses yeux, il fallait passer à la vision de la foi.

Cette foi c'est notre trésor, c'est ce qu'il nous est donné de vivre tous les jours Et comme un enfant qui, peu à peu, découvre les merveilles de ce monde, comprend au fur et à mesure en voyant et en essayant que son regard soit pénétrant, jusqu'au jour de sa ma­turité où un homme a une certaine vision du monde, jusqu'au jour où ses yeux s'éteignent et où il regarde tout sous un autre regard, la foi est parallèle à notre vision humaine. Dans notre vie, la foi est ce regard intérieur qui va connaître les premiers balbutiements de la vision, qui va découvrir au fur et à mesure la présence de Dieu, la foi va être parfois ce sentiment de maturité et la foi doit permettre aussi d'avoir cet autre regard au soir de notre vie, quand toutes nos lumières s'éteignent. La foi va être cette clarté proje­tée sur des ténèbres, va être ce regard différent porté à la fois sur la création, sur l'homme, sur le monde, donc y découvrir au fur et à mesure, y lire comme la présence de Dieu qui ne cesse de se dire et de se montrer.

Nous sommes nous aussi ces aveugles qui, par le baptême, avons été illuminés et il nous reste, comme à cet aveugle-né, à cheminer, à aller nous laver à la piscine de Siloë pour revenir voir la gloire de Dieu. C'est tout ce que la Nouvelle Alliance nous promet. Au matin de la Résurrection, au moment où nous voyons Dieu, c'est encore le Seigneur qui vien­dra essuyer toutes les larmes de nos yeux pour que notre regard ne soit plus troublé et puisse le reconnaî­tre d'une façon certaine. Cette foi, nous avons à la vivre et nous pouvons dans notre prière, demander à cet aveugle-né, qui a vu la gloire de Dieu, de susciter encore plus en notre cœur ce désir de la gloire de Dieu, ce désir de voir Dieu face à face tel qu'Il est.

 

AMEN