CONNAÎTRE DIEU
Gn 32, 23-32 ; Jn 12, 35-46; Jn 9, 1-41
Vigiles du quatrième dimanche de carême – C
(9 mars 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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C |
omment pouvons-nous connaître Dieu ?" C'est une question qui remonte à la nuit des temps. C'est une question qui surgit au cœur même des ténèbres dans lesquelles vit l'homme. C'est une question qui devait tenailler le cœur et l'esprit de Jacob lorsqu'il luttait avec cet ange et lui demandait : "Dis-moi Ton Nom !" Pressentant qu'il avait à faire là à une réalité divine, il voulait en connaître le nom, il voulait hâter l'échéance, car lorsqu'il demandait le nom, il interrogeait le secret du cœur.
La révélation biblique est une longue histoire autour de cette question : "Comment pouvons-nous connaître Dieu ?" C'est une question évidemment plus large que la révélation biblique. Nous connaissons toutes les autres religions qui, elles aussi, se posent à un moment ou l'autre, cette question et la posent à tous leurs adeptes : "Qui est Dieu ?" - "Comment Le connaissons-nous ?" Mais ce qui est extraordinaire dans tout cela c'est que cette question se pose toujours dans les ténèbres.
Questionner, c'est accepter de marcher, et de marcher dans des ténèbres c'est-à-dire dans une certaine errance, dans le fait que le but n'est vraiment pas en vue, qu'il faut faire un pas et encore un pas, et qu'il faut y mettre non seulement ses pieds mais aussi ses mains pour tâtonner et pour essayer d'identifier la réalité qui nous entoure. Nous-mêmes, parce que nous ne sommes jamais entrés complètement dans le jeu de la révélation, nous sommes toujours de ces hommes qui piétinent, qui tournent en rond et qui tâtonnent. Et lorsque nous posons la question de Dieu, nous indiquons par là, de manière sûre, que nous sommes encore dans les ténèbres, que nous ne voyons pas et que nous cherchons.
Pourtant, il est étonnant de voir l'audace avec laquelle la révélation chrétienne par la bouche de celui qui fut sans doute le plus grand, parce qu'il a été nommé le théologien, l'apôtre Jean, a dit immédiatement le sens de cette question. Poser une question, c'est savoir qu'il y a une inconnue qu'on appelle la réponse, mais c'est savoir aussi que la question elle-même, surtout dans le cas de Dieu, reste obscure. C'est donc dire, qu'à partir du moment où l'on se pose une question, nous ne savons ni où nous allons, ni surtout, et c'est peut-être plus difficile, ni d'où nous venons.
Il n'y a que les ânes qui ne se posent pas de question, parce qu'ils savent que leur univers est définitivement construit autour d'un seau d'avoine et d'une mangeoire, parce qu'ils sont enracinés fermement sur le sol et qu'il n'y a pas vraiment de question à se poser, ni sur l'avenir car ils ne savent pas ce que sera demain, ni sur le passé car le passé est résolument passé. Par contre, à partir du moment où l'on pose une question, c'est accepter à la fois un déracinement par rapport à un univers évident dans lequel tout va bien, et le déracinement même fait que l'on cherche ailleurs, là où on n'a pas encore trouvé. La question, c'est toujours se tenir à mi-chemin, en route, c'est le moment où un pied n'est pas encore posé sur le sol alors que l'autre pied s'est déjà levé.
Dans une telle situation, la révélation chrétienne a dit à l'homme quelque chose de fondamental. "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, tourné vers Dieu. Tout fut par Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes." Pour expliquer pourquoi l'homme se pose cette question : "Qui est Dieu ?" pour expliquer pourquoi l'homme vit dans cet aveuglement et dans ces ténèbres, voici que nous sommes amenés directement au cœur de Dieu. Mais, remarquez-le bien, nous ne sommes pas conduits au cœur de Dieu comme dans un terrain d'évidences, comme dans un livre d'images où tout est transparent, où il n'y a qu'à voir et à expliquer. Nous sommes conduits au cœur de Dieu dans une ténèbre et peut-être une obscurité plus profonde. "Au commencement était le Verbe, le Verbe auprès de Dieu, tourné vers Dieu." Au cœur même de Dieu il y a le secret même d'une Parole intérieure. Cette Parole n'est pas encore tournée vers l'extérieur. Cette Parole est une Parole au cœur même de Dieu, dans l'intérieur même du mystère de Dieu. Et cette Parole-là, nous ne la connaissons pas. Cette Parole-là, nous y participerons faiblement le jour où nous serons glorifiés, comme le dit encore saint Jean, "lorsque nous le verrons tel qu'Il est".
Et cependant, et c'est là que nous commençons à percevoir quelque lueur, c'est dans ce secret que toute chose existe. "Par Lui, tout a été fait". Quand Jean a parlé du Verbe, immédiatement il dit : "Par Lui, tout a été fait !" par conséquent ce que nous sommes repose dans le secret même de Dieu.
Et cela nous éclaire déjà. Pourquoi notre être, notre existence sont-ils si obscurs ? C'est parce que notre être et notre existence sont enracinés dans le mystère de Dieu. C'est peut-être une des choses qu'aujourd'hui nous oublions le plus facilement Si la vie humaine est un mystère aussi opaque, aussi épais, contre lequel nous butons sans arrêt telle une abeille contre la vitre, c'est parce qu'en réalité ce contre quoi nous nous heurtons n'est pas simplement une idée de nous-mêmes. Mais c'est précisément nous-mêmes, en tant qu'enracinés dans cette épaisse obscurité du cœur de Dieu, dans lequel résonne son Verbe, sa Parole. La Parole n'est pas faite, en Dieu, pour tout expliquer. La Parole est faite pour "dire Dieu", mais dire Dieu à la hauteur même de Dieu, non pas le délayer dans un manuel scolaire d'explications sur Dieu, mais pour le dire dans toute la plénitude et la profondeur de ce qu'Il est.
Et c'est pour cela que toute question part d'une obscurité et renvoie à une obscurité : l'obscurité de nos racines, enracinées dans le Verbe de Dieu, l'obscurité du but de la vie, destinée à entrer dans la communion des trois personnes divines. C'est quelque chose de profondément obscur. Et précisément, c'est à ce moment-là que Jean enchaîne immédiatement : "En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes." La vie, cela signifie la communion, le passage, le courant par lequel un être vivant passe d'un instant à l'autre, cette structure mystérieuse du temps. Le temps est quelque chose de vivant, nous passons d'un instant à l'autre et c'est la vie qui, comme un fleuve nous projette, nous fait passer d'un moment à l'autre, imperceptiblement. Et dans cette continuité de fleuve de vie qui palpite dans le cœur de Dieu, nous sommes entraînés, nous sommes portés, nous sommes emmenés en communion avec Lui. Et c'est cela, à partir de cela que commence à se créer la lumière.
Car, lorsque nous sommes ainsi amenés à nous demander qui est Dieu, c'est-à-dire dans quelle obscurité nous sommes enracinés et vers quel chemin obscur nous marchons, alors, mystérieusement, la vie se fait lumière pour les hommes. Le Verbe de Dieu, tout en gardant intégralement le secret même de son amour dans le sein du Père, nous dit, par la lumière, ce que nous sommes et vers qui nous marchons. Nous pensons toujours que la lumière c'est la manifestation, c'est quelque chose qui se montre à partir de soi-même. C'est vrai. Mais c'est encore plus que cela. La lumière c'est ce qui construit l'espace autour de nous. C'est pour cela qu'elle s'empare des ténèbres. C'est pour cela qu'elle envahit les ténèbres de notre cœur, car la lumière, tout à coup, construit, éclaire, fait qu'à ce moment-là, nous ne vivons plus dans une sorte d'errance mais que ce temps, ce fleuve dans lequel nous étions emportés devient histoire, devient rencontre, devient reconnaissance.
Si nous entrons, ce soir, dans cette étape de carême, dans le cheminement de l'aveugle-né qui va se laver à Siloë pour que ses yeux soient ouverts et qu'il puisse ensuite voir son Seigneur : "Et qui est-Il pour que je croie en Lui ?", c'est parce qu'en réalité il ne s'agit pas simplement dans cet épisode d'une sorte d'anecdote ou de fait divers de guérison, il s'agit de bien plus. Dans le mystère même de la rencontre du Christ avec l'aveugle-né, l'aveugle qui menait une vie emportée par le fleuve, qui lui-même peut-être ne se posait pas de question pour savoir qui était son Seigneur (ce n'est qu'à la fin du récit qu'il pose une question), nous revivons notre propre mystère. Cet aveugle est à l'image de chacun d'entre nous. C'est quand nous commençons à nous poser la question : "Et qui est-Il pour que je L'adore ?" qu'à ce moment-là nous commençons à entrer dans ce chemin. Et parce que Jésus est venu, ce chemin n'est plus un chemin d'errance, mais il est vraiment une histoire. Dieu nous saisit, Dieu nous emporte. Il nous attire au cœur de Lui-même, au cœur de sa vie, dans le cœur même de ce qu'Il a à nous dire, oui, en vérité, Dieu est amour à cause de cela, parce qu'Il nous ouvre, par le mystère de son Verbe qui se fait lumière pour nous, Il nous ouvre le plus intime de son cœur, et c'est ce qui fait qu'en vérité nous sommes sauvés, qu'en vérité nous vivons pour Dieu, et que tout ce que nous sommes, maintenant, trouve déjà sa vérité d'éternité.
AMEN