LA FOI EST UN COMBAT
Gn 32, 23-32 ; Jn 12, 35-46
Vigiles du quatrième dimanche de Carême – A
(1er avril 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
T |
ant que vous avez la lumière, croyez en la lumière afin de devenir des fils de lumière !" Ainsi parla Jésus, et s'en allant, Il se déroba à leur vue. Quelle chose très étrange que la foi ! La situation du croyant est sans doute la situation la plus inconfortable qui soit. Un homme qui vous dit : vous avez la lumière Croyez en la lumière ! Profitez de ce que la lumière est au milieu de vous pour croire. Et ayant dit cela, il se dérobe à votre vue.
Déjà, dans l'Ancien Testament, ce merveilleux passage que nous avons lu tout à l'heure, le combat de Jacob avec l'ange qui est l'ange de Dieu et que les Pères, dans la Tradition ont toujours interprété comme une figure du Christ, ce passage nous montre déjà ce qu'est la foi. La foi, ce sera toujours, de toute façon, un combat. Mais un combat étrange, un combat en pleine nuit, avec cette situation tout à fait paradoxale à la fois nous tenons celui avec qui nous luttons, et en même temps, dès que l'aurore arrive, Il disparaît, car nous ne pouvons pas le voir.
La foi, c'est en même temps, ce réalisme terrible de toucher de nos mains le Dieu vivant et de ne pas le voir. La foi c'est d'abord de reconnaître qu'en présence de Dieu, nous sommes des aveugles. Nous ne le voyons pas, et pourtant, Il est là. Que de fois dans notre vie, nous avons passé des moments d'obscurité où au cœur même de l'obscurité nous sentions une présence qui s'affirmait avec une force et qui faisait qu'au moment même où nous ne voyions rien, c'était peut-être les moments où nous avions le plus envie de croire, même si, en réalité, nous avions envie de nous plaindre devant Dieu et contre Lui.
La foi c'est un combat, c'est un corps à corps car nous sommes livrés à la présence du Dieu vivant. Ce n'est pas nous qui avons décidé de nous battre. C'est Lui qui vient nous saisir. Et nous sommes, tout à coup, surpris par la présence de Dieu. Nous ne nous y attendions pas. Nous ne croyons même pas que c'était possible. Et cette lutte a des répercussions dans une sorte de lutte intérieure. Notre doute ne vient pas toujours nécessairement de ce que nous doutons de Dieu. Mais si l'on y réfléchit d'assez près, souvent il vient de ce que nous doutons de nous-mêmes devant Dieu. Le combat de Jacob, la lutte pour y voir, pour identifier ce personnage mystérieux avec lequel nous sommes aux prises, c'est le sens de toute existence croyante.
Alors, il ne faudrait pas s'imaginer que la vie du croyant c'est une sorte de contemplation béate et sans problème. Dans la pensée ancienne, la vision était toujours, si je puis dire, le maximum du confort. Lorsqu'on contemplait quelque chose, lorsqu'on le regardait, il y avait à la fois une sorte d'épanouissement de son être dans la jouissance de la vision, et une sorte de repos dans lequel on prenait tout son temps pour regarder calmement, pour observer, pour contempler. Dans la Bible, il n'y a pas de temps pour s'arrêter. Il n'y a pas de temps même pour regarder. Le seul qui demande de s'arrêter à certains moments, curieusement, c'est Dieu. "Lâche-moi car l'aurore est déjà levée !" Mais pour nous, il n'y a pas de répit. A partir du moment où nous sommes livrés aux mains du Dieu vivant, c'est la présence même de Dieu qui s'empare de nous. Et là, nous ne sommes plus à nous-mêmes. Je ne dirai pas que nous sommes le jouet de Dieu, mais nous ne pouvons pas, c'est plus fort que nous, nous ne pouvons pas nous en déprendre.
Que de fois il peut nous arriver de regarder quelques années en arrière et de nous dire : Tiens ! Depuis ce moment-là, je n'ai jamais cessé de lutter ! ça a toujours été la bagarre. Et même si, à certains moments, nous trouvons que c'est fatigant et lassant, en réalité, nous savons plus profondément que c'est l'attestation même de la présence de Dieu au plus intime de notre recherche et de notre désir.
La foi, ce n'est pas une existence de tout repos. C'est vraiment se battre avec un Dieu Vivant. C'est être aux prises avec un Dieu qui ne se laisse pas manipuler ni façonner comme les idoles qui ont des mains pour ne pas toucher, qui ont des pieds pour ne pas marcher, qui ont des yeux pour ne rien voir et une bouche pour ne rien dire. La foi c'est la rencontre de quelqu'un.
Nous comprenons pourquoi, lorsque l'aveugle-né a vu ses yeux s'ouvrir, immédiatement il a été aux prises avec son Dieu et en lui a commencé le combat de la foi. Il a commencé à se battre avec tous ceux qui mettaient en doute les gestes de Dieu, le signe sauveur que Jésus venait d'accomplir. Il a fallu que, dès le premier moment où il recouvrait la vue, par la grâce de son Seigneur, il mène le combat de la fidélité. Et mystérieusement, au moment où Il rencontre Jésus, où il le voit face à face, ses yeux ne l'identifient pas. Jésus lui pose la question du combat de Jacob : "Crois-tu au Fils de l'Homme ?" Il ne lui dit pas : Crois-tu à Celui qui t'a ouvert les yeux ? Il lui dit : "Crois-tu au Fils de l'Homme ? " Le Christ lui dévoile alors l'invisible secret de son être. Il dit qui Il est, le Messie, le Sauveur le Fils de Dieu. Et à ce moment-là, dans un geste un peu semblable à celui de Jacob au gué du Yabbok, l'aveugle se prosterne devant le Fils de Dieu.
Et je crois que cette histoire n'a pas d'épilogue. Je me demande si ce n'est pas à ce moment-là que, pour l'aveugle, a commencé le véritable combat. Il a fallu qu'il croie non pas avec ses yeux de chair, car après tout ce n'était qu'une étape préliminaire que le Seigneur avait accomplie en lui, mais il a fallu qu'il croie avec les yeux de son cœur. Dans cette adoration, dans ce prosternement aux pieds du Fils de Dieu, il est livré au Christ, il reconnaît le Dieu vivant, et d'une certaine manière, déjà, il entre dans sa Pâque.
AMEN