LA LUMIÈRE
Vigiles du quatrième dimanche de carême – B
(21 mars 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : Rosace
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ous avons beaucoup parlé de lumière ce soir. Nous avons beaucoup chanté la lumière. Demain nous la chanterons encore plus et bien davantage encore lors de la Nuit Pascale. Et c'est vrai que, dans la Bible, ce mot de lumière, revient extrêmement souvent. On pourrait le prendre, d'ailleurs, pour suivre très facilement toute l'évolution de l'histoire du salut.
Il y a d'abord la lumière de la création, celle qui a commencé, cette lumière que nous connaissons, dans laquelle nous vivons sans nous en apercevoir et qui nous est donnée par le soleil. Cette lumière qui existe même quand il fait nuit, puisque c'est momentanément et géographiquement qu'il fait nuit. De l'autre côté, la lumière existe toujours. Cette lumière de la terre, elle disparaîtra. Comment ? Je n'en sais rien. Est-ce qu'elle s'éteindra ? Est-ce qu'elle éclatera ? Mais elle disparaîtra puisque c'est une œuvre créée. Elle connaîtra une fin. Il ne faut donc pas trop s'y attacher. Il faut la prendre comme elle est, l'utiliser, vivre avec, avec le meilleur de ce qu'elle donne, mais en sachant qu'elle disparaîtra un jour.
Puis, dans la Bible, il y a aussi cette autre lumière, mais celle-là est invisible. C'est la lumière de la révélation elle-même, c'est la lumière de Dieu Lui-même, de son être, de sa nature, de sa divinité. Lumière qu'a peut-être entrevue quelques instants Moïse sur la montagne quand il a approché le buisson ardent ou quand il était sur le Sinaï dans les éclairs. Cette lumière qu'ont perçue les apôtres le jour de la Transfiguration et qu'ils n'ont d'ailleurs pas pu supporter, ils sont tombés par terre. Cette lumière qui a ébloui un instant et qui a brûlé les yeux de chair de l'apôtre Paul. Cette lumière qui les a littéralement brûlés, anéantis un moment dans leur possibilité de voir la lumière du jour. Cette lumière dont parle l'Apocalypse où il est dit que les élus seront illuminés par l'Agneau et qu'ils n'auront plus besoin de la lumière du soleil et de la lune, de la lumière du jour.
Cette lumière de la révélation n'est pas la lumière de la création. Ce n'est pas la même. Mais, puisque nous sommes dans la création, pour pouvoir connaître, recevoir pressentir et croire à la révélation, il nous faut utiliser la lumière du jour. Il nous faut utiliser les lumières qui nous sont données par les réalités créées et c'est pour cela que les cierges, les bougies font partie intégrante et nécessaire de la liturgie, ce lieu, où sur la terre, dans des conditionnements terrestres, nous accueillons la lumière de la révélation, pour y croire. Non pas pour la voir, car nous ne voyons pas cette lumière que nous chantons. Nous y croyons et pour l'instant, cela suffit.
Et c'est peut-être cela que nous apprend ce passage curieux et en même temps très beau de la lutte de ce personnage inconnu avec le patriarche Jacob. C'était donc dans la nuit, et Il a lutté avec quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qu'il apercevait à peine, qui n'a pas répondu à ses questions, puis qui l'a laissé, au lever du jour, en lu donnant cependant sa bénédiction. Si nous croyons à cette lumière qu'est Dieu Lui-même, nous vivons aujourd'hui dans la nuit, parce que cette lumière ne brille pas encore à nos yeux. Nous ne la voyons pas de nos yeux de chair. Nous ne l'approchons pas ou très peu avec la lumière de notre intelligence, si brillante soit-elle. Et cependant cette lumière est là. Mais elle est voilée. Elle est voilée parce que la lumière du jour, les œuvres créées, nous-mêmes, notre péché, font que nous ne sommes pas directement en connaissance avec cette lumière, ce feu, cette splendeur, cette illumination qu'est Dieu de façon permanente et éternelle. Et nous sommes dans la nuit, et il ne faut pas se faire l'illusion du jour dans la nuit. Nous sommes dans une nuit où nous devons lutter comme le patriarche Jacob. Nous devons lutter dans la foi, avec Dieu, mais non pas dans une lutte où nous serions anéantis, où nous serions détruits, où nous serions vaincus mais dans une lutte dont nous devons sortir vainqueurs, dans une lutte où nous recevrons le prix de notre victoire qui sera la bénédiction de Dieu. Et cette lutte, ce n'est pas une lutte armée. C'est une lutte, j'allais dire, d'exigence, l'exigence de la foi. Car celui qui veut vivre sa foi aujourd'hui, il ne peut pas la vivre calmement, en repos, tranquille, sans soucis, en se laissant faire par les évènements qui le tiraillent d'un côté ou de l'autre. Il faut combattre. Il faut combattre avec cette réalité de Dieu que nous ne voyons pas, mais qui est là, qui nous empoigne, que l'on peut aussi empoigne et à qui nous disons comme Jacob : "Je ne te lâcherai pas."
De temps en temps seulement, parce que c'est un don de Dieu, nous pouvons avoir quelque lumière, quelque lueur intérieure, mais cela reste toujours, j'allais dire "de sombres clartés". Et cela ne nous illumine peut-être pas suffisamment, pas assez à notre goût. Mais la foi, ce n'est pas cela. Nous marchons comme nous dit l'Apôtre, "comme si nous voyions l'invisible", mais nous ne le voyons pas. Et l'essentiel, c'est simplement de marcher, de ne pas s'arrêter dans la nuit parce que nous ne voyons pas Celui qui est là, avec la certitude intérieure que nous marchons vers Lui, et qu'Il est lumière, et que cette lumière, un jour, nous la verrons lorsque, justement, nous ne verrons plus la lumière du jour.
Je suis toujours très frappé lorsque je suis présent lorsque quelqu'un meurt, à la minute même où il meurt. Ce matin encore, en donnant le sacrement des malades à une personne âgée, qui vit ses dernières heures, ses derniers jours, au moment de la quitter, je la regardais, peut-être pour la dernière fois. Elle avait ses yeux grand ouverts, très brillants, très lucides, très pétillants, avec cependant la fatigue, la fatigue de l'âge, la fatigue du corps qui, petit à petit, se dégrade, s'affaiblit jusqu'à s'éteindre. Et je me dis toujours : "Mais enfin, ces yeux que je vois vont s'éteindre, vont retourner à la poussière. Mais ils sont habités par un regard, ce regard qui me voit, qui permet de communiquer. Or ce regard-là, dans quelques heures, ou même dans quelques minutes, et même au moment où on le regarde, s'éteint, voit Dieu." Et cela, je trouve, est quelque chose de très étonnant, d'extrêmement séduisant et de profondément mystérieux. Car on se trouve là en présence d'un regard humain qui, dans l'instantanéité d'un même moment, s'éteint à la lumière du jour et s'ouvre de façon, j'imagine, merveilleuse et je crois merveilleuse, à la lumière de Dieu. C'est à ce moment-là que l'Invisible devient visible, mais il n'y a pas de témoin autre que ce regard.
Et c'est cette certitude, frères et sœurs, qui doit nous faire avancer dans la nuit. Au milieu de ce qui est difficile, au milieu de ce qui est sombre, et c'est notre lot quotidien, il ne faut pas chercher d'autre lumière : elle serait artificielle, mieux vaut s'en passer pour ne pas se tromper de route. Mais c'est cette certitude-là que des frères aînés que nous avons connus, que nous avons aimés, voient ce en quoi nous croyons. L'aurore n'est pas pour ce monde. L'aurore est pour l'autre monde. Mais nous y marchons et il suffit simplement de garder au cœur cette certitude que tout ce que nous vivons, que tout ce que nous sommes, que tout ce que nous croyons, que tout ce que nous aimons sera, un jour, illuminé par cette lumière, invisible pour l'instant, de Dieu.
Quelques heures avant sa mort, le Pape Paul VI disait : "Mais c'est déjà la nuit !" Or, c'était en plein midi du mois d'août. Cela me fait penser que si notre nuit était souvent obscure pendant notre vie, peut-être que le dernier moment sera encore plus opaque que les autres. Ce dernier moment où, humainement nous perdons tout moyen, nous perdons toute assurance, nous perdons toute sécurité, même celle de la lumière, sans être encore passés de l'autre côté du voile, sans que le voile soit encore suffisamment craqué, suffisamment déchiré, pour que notre être entier entre dans la lumière.
Alors, puisque nous marchons vers l'invisible sans le voir, (mais nous croyons que nous le verrons comme Jacob l'a pressenti), puisque les yeux de l'aveugle ont été ouverts à la lumière du soleil, (c'est évident, mais d'abord pour voir le visage de Jésus, pour le voir Lui, avant de voir les choses, les êtres), si vous voulez, ce soir prions les uns pour les autres, pour que notre marche dans la nuit ne soit pas trop difficile, pas trop lourde, pas trop ténébreuse. Et prions pour que, au moment où elle s'arrêtera, nous puissions garder au cœur cette certitude profonde que, lorsque nos yeux se fermeront à la lumière du jour, ils vont s'ouvrir immédiatement au monde invisible. Parfois, je m'endors le soir, en me disant que peut-être je ne me réveillerai pas. Je ne sais pas si cela vous arrive, mais cela m'arrive assez souvent, non pas que j'aie envie de mourir, mais je me dis : "au fond, un jour viendra quand même où je ne me réveillerai pas". Et je m'endors dans une espèce de douceur et de calme en me disant : cela ne sera peut-être pas plus difficile que cela, ce sera peut-être beaucoup plus dur que cela, mais peu importent les circonstances puisque, dans le réveil, je verrai cette lumière dans laquelle je crois et à laquelle tous ensemble nous croyons, et que tous ensemble, nous contemplerons.
AMEN