SAISIS PAR LA MAIN DE DIEU

Jn 9, 1-11

Vigiles du quatrième dimanche de Carême – C

(16 mars 1980)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l est curieux de voir dans toute la Tradition du peuple de Dieu et le Nouveau Testament, comment les notions de lumière et de ténèbres sont situées, non seulement dans un rapport d'opposition, mais bien plutôt de combat. C'est une lutte des ténèbres contre la lumière, c'est une victoire de la lumière sur les ténèbres. Bref, cela va à l'encontre de toutes les images qui nous sont familières à propos de la lumière. A première vue, la lumière, lorsqu'elle luit dans les ténèbres, ne vient pas pour les combattre, les ténèbres disparaissent d'elles-mêmes. Rien n'est plus pacifique que le moment où un feu s'allume dans la nuit, et l'on ne voit pas en quoi, à première vue, cette lumière a de quoi combattre, a un rapport agressif avec les ténèbres.

Je crois qu'il y a une raison. C'est pour nous garantir d'une tentation perçue dans notre vie chrétienne, dans notre foi, de croire que la foi est une espèce de lumière paisible et pacifique qui donne une sorte d'assurance qui ne coûte rien, une petit peu de cette supériorité du savant qui considère toute chose d'un œil un peu indifférent parce que, lui, "il sait", tandis que les autres, qui ne savent rien, se démènent avec le hasard ou la nécessité qu'ils ne connaissent pas.

La foi n'a rien à voir avec cette espèce de possession tranquille d'une lumière qui nous permettrait d'avoir un point de vue de savant sur toute chose, une sorte d'indifférence dominatrice qui nous permettrait de n'être atteint, de n'être touché par rien, comme si nous étions à l'abri des coups parce que, étant dans la lumière, nous savons tout.

Que ce soit le récit de la lutte de Jacob avec l'ange, que ce soit le récit de l'aveugle-né, ce soir nous sommes ramenés au cœur de ce qu'est notre foi. Et d'abord, la foi, c'est un combat. Contrairement à ce qu'on dit "on n'a pas la foi", c'est la foi qui nous possède. La foi, ce n'est pas d'avoir cette lumière tranquille sur toute chose, la foi, c'est accepter d'être aux prises avec Dieu, le Dieu vivant et c'est pour cela que c'est un combat, car Dieu est encore plus imprévisible que l'homme. Dieu n'a de cesse que l'homme se soit rendu à son amour, et si l'homme veut lutter dans la ténèbre, dans l'obscurité, cette obscurité ne vient pas tant du fait qu'il ne sait pas où il en est, que du fait que Celui avec lequel il se bagarre, c'est un Dieu vivant, un Dieu qui est, d'une certaine manière insaisissable, un Dieu avec lequel il faut prendre tous les risques. C'est cela la foi ! L'aveuglement, ce n'est pas seulement le poids du péché, certes, c'est aussi le poids du péché, mais c'est aussi le fait que nous soyons radicalement confrontés à quelqu'un, en face à face, dans un face à face précisément aveuglant.

Mais notre foi ne s'arrête pas là. Dans notre foi, il n'y a pas que le combat de Jacob, car, vous l'avez remarqué, à la fin du combat, Jacob est béni par Dieu. Il est investi de toute la bonté de la miséricorde de Dieu, mais il ne connaît pas son nom, tandis qu'un jour, un aveugle, lui, contemplera le Seigneur face à face. A ce moment-là, lorsque l'aveugle lui dira :"Qui est-Il, Seigneur, le Fils de l'Homme ?" le Christ prononcera le nom : "Je le suis", "Je suis". Ce sera l'éternité de Dieu face à cet aveugle qui vient d'être guéri.

Dans notre foi, il faut aussi accepter que Dieu, peu à peu, nous ouvre les yeux, car, toujours obsédés par cette lumière qui nous donnerait une assurance et un possession tranquille de la vérité, nous voudrions tellement que ce soit nous-mêmes qui soyons capables d'ouvrir les yeux, et de faire, pour ainsi dire notre propre vérité ! Il faut que nous acceptions, comme Jacob et comme l'aveugle, d'être saisis par la main de Dieu qui nous récréé, qui nous façonne avec la terre, avec la boue de la terre, avec l'eau du baptême, l'eau de sa grâce, pour nous ouvrir les yeux et le contempler face à face. C'est cela le prix de notre foi ! C'est une lutte parce que ce n'est pas exactement un savoir, c'est bien plus qu'un savoir ! Ce n'est pas une connaissance, c'est bien plus qu'une connaissance ! C'est une intimité que Dieu a voulue avec l'homme ! C'est cela qui nous bouleverse ! C'est cela qui fait que nous ne pouvons pas vivre tranquilles ! Non pas à cause de je ne sais quel intimisme qui y viendrait encore de notre propre fond, mais parce que, lorsqu'on aime, on accepte toujours d'être interrogé, bouleversé par le regard et la présence de celui qui nous aime.

 

AMEN