LA LUMIERE LUIT DANS LES TÉNEBRES
Is 42, 6-7 + 14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de Carême – année C (30 mars 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Au commencement était le Verbe, le Verbe était Dieu et le Verbe – la Parole – était la lumière du monde – Il est venu chez les siens, sa lumière a brillé dans les ténèbres ».
Frères et sœurs, c'est à la lumière de ce début de l'évangile de saint Jean, qui nous dit que le Christ, Verbe fait chair, Parole faite chair, est la lumière du monde, qu'il faut relire et comprendre l'évangile que je viens de proclamer pour nous tous.
En effet, nous sommes éblouis, marqués, conduits par le Christ qui est la lumière du monde. C'est peut-être difficile à croire, et pourtant, c'est ce que l'évangéliste a voulu nous dire : tout l'évangile nous dit simplement que Dieu qui est lumière a voulu venir briller comme lumière au cœur même de sa création, au cœur même de l'humanité. La question est donc de savoir comment cette lumière vient chez les hommes pour les illuminer ?
Nous le savons, elle a trouvé un moyen très simple, c'est de prendre chair. Il s'est fait vraiment lumière, chair parmi nous et on ne peut pas séparer les deux choses. Il nous éclaire en tant qu'Il est Verbe fait chair, Parole faite chair. Saint Jean, dans un moment absolument extraordinaire, nous raconte comment, à propos d'un épisode parmi d'autres, la lumière qui vient visiter les hommes commence à briller dans leur cœur. Nous lisons cet évangile pour les catéchumènes aujourd'hui parce que nous voulons dire par là que ce que le Christ a fait quand Il a apporté la lumière dans les yeux de l’aveugle, Il continue à le faire aujourd'hui. En fait, ce qui se passe dans cet évangile doit se passer aussi pour chacun d'entre nous. Chacun entre dans la vie chrétienne en recevant une lumière, une lumière du cœur, la plus intime qui soit dans notre vie, la lumière de l'Amour de Dieu. Quand on raconte ça, tout le monde pense que c'est extraordinaire que la lumière du monde puisse venir dans le cœur de chacun. Si l'Église devait être illuminée comme l'aveugle-né à des centaines de millions d'exemplaires, ça serait intenable ! C'est un projecteur de 2000 Watts en plein visage ! Ça devrait nous éblouir.
Or, frères et sœurs, vous le savez bien, on a l'impression que nous ne vivons pas tous les jours dans la lumière du monde. Ne serait-ce qu'en famille, papa et maman ne sont pas nécessairement une lumière éblouissante dans leur vie pour chacun ; et pour que les enfants deviennent lumière du monde, il faut y mettre du sien, ça prend du temps. C'est pourtant ce que nous raconte l'évangile. En effet, quand le Christ voit ce pauvre aveugle, Il a pitié de lui et se dit qu’il faut qu’Il lui apporte la lumière. C'est pour ça qu'Il renvoie immédiatement la question des disciples, pour la mépriser. Pour eux, évidemment, si l'homme est aveugle, c'est qu'il a péché. On entend souvent ce raisonnement : si j'ai une vie difficile à supporter, c'est que je n’ai pas aimé Jésus comme il fallait… La culpabilité, ce n’est pas une lumière !
De fait, c'est vrai. Mais Jésus leur dit que ça n'a rien à voir : « S’il est aveugle, c'est pour que soient manifestées les œuvres de Dieu, pour que soit manifesté ce que Je vais faire pour lui et que Je vais faire pour tout homme ». Car c'est la loi de l'évangile : ce qui arrive à chacun des personnages de l'évangile, ça arrive à chacun d'entre nous. Alors, Il donne la lumière à cet aveugle de naissance – du point de vue lumineux, il est totalement bouché – par une chose extraordinaire, la salive du Seigneur, sa bouche avec la poussière du sol dont il a été créé. La guérison se réalise par la conjonction de ce qu'il y a de plus divin en Dieu, sa Parole, et de ce qu'il y a plus humain dans l'homme, la terre, la poussière dont il a été façonné. À ce moment-là, Il dit simplement à cet homme d’aller se laver à Siloé. Et alors qu'on a l'impression qu'Il lui bouche les yeux avec de la boue, le mélange de la salive du Christ avec la poussière de la rue commence à lui ouvrir les yeux, « et il revint, voyant clair ».
On se dit que d'une certaine manière, ça devrait se passer comme ça pour nous. Quand on baptise un enfant, la lumière doit l'envahir. D'ailleurs, la plupart du temps, on les baptise petits, on n'a pas l'impression qu’ils font des sermons édifiants le lendemain. Ils continuent à mener la vie habituelle et à brailler la nuit pour embêter les parents. Mais, que va-t-il se passer ? Quand l'aveugle est inondé de la lumière du Christ, que fait-il ? Il entre dans la bagarre. Autrement dit, c'est pour ça qu'on lit cet évangile pour les catéchumènes aujourd'hui, nous n'annonçons pas que recevoir la lumière du Christ par la foi, par les sacrements, va aplanir notre vie et rendre tout absolument merveilleux et que ce sera tous les jours un parcours sans faute, sans faille et sans malheur.
En réalité, dès qu'il a reçu la lumière – c'est le paradoxe de cet évangile – les ennuis ne disparaissent pas, ils surgissent de façon nouvelle. C'est le paradoxe de la foi : ceux qui veulent avoir la foi simplement pour avoir des garanties d’obtenir le bonheur éternel de l'autre côté, se trompent. C'est une tout autre perspective. Jésus dit : « Si vous recevez dès maintenant le baptême et la plénitude de la grâce, ça ne vous retirera pas les ennuis ni les difficultés pour le vivre. » Au contraire, la présence même de la lumière devient paradoxale : comment se fait-il que la lumière de la foi puisse illuminer quelqu'un, et pas nous ? C'est la question des pharisiens, et celle des parents. Dans l’histoire de l'aveugle-né, on fait l'enquête et on découvre qu’il a les yeux ouverts. Que voit-il ? Il voit un monde qui se bagarre avec lui, qui lui résiste, qui ne veut pas le croire et qui pense qu’il a les yeux ouverts grâce à un pouvoir un peu démoniaque.
Frères et sœurs, c'est vraiment intéressant. C’est ce qu'on expliquait aux catéchumènes et voilà qu'on n'ose plus le leur expliquer aujourd'hui, mais il faut leur dire. Quand on est baptisé, l'eau du baptême n'est pas un long fleuve tranquille. C'est parce qu'on commence à voir vraiment ce qu'est le monde, ce que je suis moi-même et ce que Dieu veut. Donc c’est source de combat, de combat intérieur, de fidélité difficile à réaliser. Et c'est ça le sens même de cet évangile : nous sommes tous des aveugles de naissance. On a ouvert les yeux à certains d'entre nous. Tout le monde n'est pas baptisé, mais en même temps, nous reconnaissons que quand nous devenons baptisés, ça ne nous facilite pas la vie. Comme aujourd'hui, c'est la mode de se plaindre et d'être victime, cet évangile fonctionne très bien. Oui, sauf que ce qui est extraordinaire, c'est que c'est difficile à cause de la grâce et de l'amour reçus de Dieu.
Voilà ce qu'on voulait dire aux gens qui allaient se faire baptiser. À cette époque-là, la plupart du temps, le baptême aux IVe-Ve siècles, c'était à la mode. Et que devait enseigner l'évêque à son peuple pour ceux qui allaient être baptisés ? Je n'en fais pas des petits saints tout de suite. En réalité, ils vont se bagarrer avec la vie, ils vont vous rencontrer vous-même, ils vont rencontrer d'autres gens qui ne croient pas. Et à certains moments, ça sera difficile d'essayer de réaliser vraiment une vie qui soit pleine de la présence et de la lumière de Dieu.
C'est cela le paradoxe de la vie chrétienne : la lumière luit dans les ténèbres. Regardons-nous, notre propre vie : nous sommes toujours en train de nous bagarrer entre la lumière et les ténèbres. La lumière nous dit : « Voici la vérité du monde. » La plupart du temps, ce n'est pas réjouissant. Mais c'est précisément le fait de recevoir la lumière de la vérité du Christ qui nous fait voir le monde de façon plus réaliste, plus exigeante, plus profonde, et qui nous dit qu’à certains moments, ça ne retirera pas la nécessité d'un combat de fidélité, d'obéissance et malgré tout, malgré tous les risques, malgré toutes les difficultés, malgré tous les obstacles, la joie de tenir dans ce combat.
Frères et sœurs, voilà pourquoi dans l'Église, dès le début, on a beaucoup prié pour les catéchumènes. On savait que le début de cette vie était un combat. C'est pour ça que dimanche prochain, on leur fera sur le cou, près des épaules, une onction d'huile, l'huile dont les athlètes oignaient leur corps pour le combat. On était conscient dès l’origine que la naissance de l'Église était une naissance dans les combats. De fait, c'est dans les moments où elle a eu le plus à combattre que l’Église a été la plus vraie, la plus authentique et la plus courageuse.
Frères et sœurs, nous sommes peut-être à un moment où la grâce de notre baptême va nous obliger à manifester véritablement notre fidélité dans le combat pour le Christ et dans la lumière de la vérité. Demandons simplement à la fois pour les catéchumènes qui vont être baptisées à part, pour tous ceux qui seront baptisés, et pour nous tous qui sommes baptisés, que nous sachions découvrir la beauté et la grandeur de ce don qui nous est fait. C'est la lumière qui luit dans les ténèbres, et c'est pour cela que maintenant, dès qu'ils vont arriver, nous allons inviter les catéchumènes à dire les premiers mots de la foi, à proclamer le « Je crois en Dieu ».