A VOUS DE JOUER

Is 42, 5-7 + 14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de Carême – année B (10 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

En passant, sortant du Temple, Jésus vit dans la rue un aveugle de naissance.

Frères et sœurs, voici une chose étrange. C’est un cas où les aveugles, les boiteux ou les malades ne demandent rien. L’homme est aveugle, c’est le brouhaha du Temple, il n’a aucune idée de qui est en train de passer. Il est l’objet d’un regard du Christ. Tout commence là car si nous n’étions pas vus par Dieu, nous ne saurions jamais rien du sens de notre existence. Ce que nous cherchons, ce que nous vivons, ce que nous partageons au fil des jours, tout cela existe parce que nous avons été vus par Dieu. Je pense que vous, les catéchumènes, vous en avez une certaine intuition. Ce que vous êtes en train de découvrir, vous le découvrez sous un regard qui vous a accompagné et s’est posé sur vous. C’est ça la vie, tout simplement, être l’objet d’un regard de Dieu.

Jésus est là, Il voit l’homme qui ne voit rien, qui ne demande rien et qui même, à cause de son état et de sa souffrance, est traité comme quelqu’un dont on commence à faire une sorte d’analyse sur les origines de sa cécité, de son malheur. D’où vient qu’il soit né aveugle ? Ce n’est pas nécessairement très méchant de la part des apôtres, mais quand même, quand on voit quelqu’un, on ne lui demande pas d’abord pourquoi il a la grippe. Et surtout on n’essaie pas de savoir si ça vient d’un problème familial, génétique ou autre. Ça n’a rien à voir. Donc, avant même que Jésus ait fait quoi que ce soit pour lui, l’homme est déjà, même de la part de gens qui sont bienveillants, l’objet d’une discussion, d’un débat : pourquoi est-il malade ? Pourquoi est-il aveugle ? C’est quand même assez extraordinaire, il ne voit pas, mais il a dû entendre la question.

Alors, Jésus coupe court en disant aux disciples que ça n’a rien à voir. Même l’état de souffrance, de cécité dans lequel il est, c’est quelque chose qui doit servir d’une façon ou d’une autre pour que Lui-même et son Père s’intéressent à lui et qu’Ils viennent à sa rencontre. C’est le début de toutes les conversions, de tous les cheminements, même si on a commencé tout petit, mais ça peut continuer après, c’est le moment où nous sommes interrogés pour savoir pourquoi nous sommes là, aussi bien vous que la communauté chrétienne qui vous accueille. Nous sommes là parce qu’un regard de Dieu s’est posé sur nous et que ça a posé peut-être à nous même d’abord, à l’entourage ensuite, les questions : Pourquoi n’a-t-il pas encore découvert le Christ ? Pourquoi n’a-t-il pas encore cheminé à sa rencontre ? Et ça, on peut se l’imaginer tous les jours de la vie et j’espère que ça continuera dans votre vie. Pourquoi le regard du Christ s’est-il posé sur moi ?

Voilà la première étape. Jésus dit : « Ce n’est pas votre problème, c’est le mien. Moi, Je veux que cet homme découvre la lumière ». Alors Il l’envoie ; d’habitude Jésus fait toujours le miracle instantanément, sur place, ainsi la foule exulte, c’est merveilleux, il est guéri… là non. Il ne veut même pas que les gens qui sont autour assistent au miracle, c’est pourtant le Temple, avec un fourmillement incroyable de gens en dévotions, qui prient, tous bien intentionnés. Il l’envoie à Siloé, à un kilomètre et demi de là, où il y a une fontaine qui veut dire "l’envoyé" – d’une certaine façon cette fontaine porte le nom de Jésus – et Jésus lui dit : « Là, tu vas te laver les yeux ». Il fait exprès un geste absolument banal, Il lui fait faire un geste, ce n’est pas Lui qui le fait. Il ne fait que la partie négative, Il lui met de la boue sur les yeux avec sa salive, c’est tout. À la limite, on pourrait se dire qu’Il l’enfonce davantage dans son aveuglement. Mais personne ne voit le moment où les yeux de l’aveugle s’ouvrent. Donc, on n’est jamais témoin de l’acte même par lequel Dieu nous change le cœur, nous ouvre le cœur. Il n’y a que celui qui reçoit cette joie d’être visité par Dieu qui voit s’ouvrir ses yeux. C’est pour cela que votre conversion, votre découverte de la foi est quelque chose d’intime, au plus profond de votre cœur. On ne peut pas faire de radiographie de votre cœur qui se convertit. C’est votre secret, c’est à vous et l’on ne peut pas vous traiter en disant qu’on va vous dire ce qui vous arrive. Jamais.

Ça va même plus loin : après, l’homme a été vu par le Christ, il a été enjoint d’aller ailleurs pour se laisser guérir par les eaux de la fontaine de Siloé, de "l’envoyé". Et il y voit. Mais alors, il y a de quoi perdre la foi ! En effet, que va-t-il voir ? Il va voir le réel. C’est-à-dire qu’il va revenir à sa place comme s’il était mendiant professionnel, mais quand il revient, tout le monde commence à s’interroger sur son identité, veut savoir s’il voit ou non etc. Il découvre le monde du grand n’importe quoi, un monde exactement identique au nôtre, tout le monde a un avis sur tout. C’est incroyable : seul lui sait ce qui s’est passé, mais tout le monde a déjà son avis. On n’a pas attendu le XXe siècle pour inventer les médias : avec eux, tout le monde a le droit d’avoir un avis sur tout, n’importe où, n’importe comment, comme il veut. À ce moment-là, le pauvre homme est livré à une société qui a déjà toutes les idées imaginables pour savoir pourquoi il a été guéri. C’est invraisemblable ! Se faire ouvrir les yeux par le Christ miraculeusement, pour voir ce monde à moitié excité, abruti, ayant toujours des idées sur tout, et finalement des idées fausses puisque personne n’a été témoin de la guérison. Ça n’empêche que quand Dieu veut guérir, la première chose qu’Il veut faire, s’Il veut ouvrir les yeux des hommes, c’est les ouvrir sur le monde.

Quand vous êtes baptisés, on ne vous dit pas que vous allez voir un autre monde complètement illuminé, un peu déjanté, non : vous découvrez la réalité du monde tel qu’il est avec ses limites, avec son côté déroutant. Alors que là, c’est la boîte de pandore, il y a d’abord les gens, les voisins : « Est-ce lui ? Non il lui ressemble… » C’est le micro-trottoir, c’est comme ça que commencent toutes les interviews. La guerre d’Ukraine, qu’en pensez-vous ? Vous qui n’y êtes jamais allés, mais qu’en pensez-vous ? La belle affaire ! C’est très enrichissant. On entre dans un cycle du bavardage permanent qui ne sert à rien. Ça fait le "buzz", une information, peut-être vraie, peut-être fausse, ou à moitié, mais qui intéresse tout le monde.

L’homme voit ça, découvre tout cela, découvre ce monde. Les autres croient voir parce qu’eux ne sont pas aveugles de naissance, ils ont "l’avantage des yeux". Mais comment s’en servent-ils ? Puis, comme ça commence à transparaître dans les médias, il faut l’intervention de l’autorité. Il faut que l’on sache si c’est vrai ou non. On va alors voir les spécialistes de tous les problèmes de miracles, le bureau des miracles, comme à Lourdes : eux procèdent scientifiquement, ils veulent savoir d’où ça vient et on va interroger les parents. Chose curieuse, on pourrait se dire que les parents essaient de trouver des explications et des avantages à sa nouvelle situation, maintenant il y voit, il se débrouille tout seul, il ne sera pas obligé de mendier, donc tout va bien. Pas du tout. Ils reconnaissent que c’est bien leur fils, né aveugle, mais ils ne veulent rien savoir.

Donc l’aveugle voit qu’il est lâché, même par ses parents, c’est inimaginable ! Si vous aviez un proche guéri, vous feriez immédiatement un petit repas entre amis pour fêter ça avec du champagne. Or, on ne célèbre pas l’œuvre de Dieu, c’est un monde qui s’en fiche. Et les parents en sont le symbole même, par crainte, par peur qu’il y ait des recherches au sujet de leur fils ; c’est le genre « pour vivre heureux, vivons cachés », ils ne s’occupent plus de ce fils dont ils n’ont plus la charge puisqu’il est majeur.

C’est alors le deuxième interrogatoire des Pharisiens. Puisque les parents disent que c’est bien leur fils, il y a bien une vague allusion à l’identité de celui qui mendiait et de celui qui est guéri, mais à ce moment-là il faut savoir, donc interrogatoire, mais musclé. Ce n’est pas une garde à vue, mais pas loin. C’est-à-dire, tu dis ça, tu dis que tu es guéri. C’est vrai ou pas ? Alors, que t’a-t-il fait ? Donc enquête préliminaire. Alors, ce brave homme tombe des nues : avoir les yeux ouverts pour voir un monde pareil, avouez que ce n’est pas drôle ! Il leur dit : « Je peux vous raconter encore l’histoire, mais je ne sais pas pourquoi ça vous intéresse tellement, moi je sais, je suis sûr que c’est Lui et qu’Il m’a ouvert les yeux, mais vous, qu’est ce qui vous intéresse. Voulez-vous devenir ses disciples ? » Il use ici d’un humour mal placé parce que les Pharisiens sont absolument furieux. Ils estiment qu’étant aveugle de naissance, il est dans le péché. Ils ont déjà décidé que le fait d’être guéri, ça ne le sauvait pas. Ils savent ! Alors ils le chassent.

Toute cette enquête s’est faite en l’absence totale de Jésus. Il n’est pas allé Lui-même au bureau des guérisons pour confirmer qu’Il était intervenu dans la guérison. Jésus donne la vue à cet aveugle pour qu’il voie le monde et pour qu’il se débrouille avec le monde tel qu’il est. Il ne lui donne pas d’abord des capacités de comprendre les merveilles de Dieu. « Je ne sais qu’une chose, je me suis lavé, j’y vois ». Et au bout d’un certain temps, comme par hasard dans les rues autour, l’homme rencontre Jésus. C’est Jésus à ce moment-là qui non seulement le regarde, mais aussi l’interroge. Par son interrogation, Jésus veut faire découvrir à l’homme ce qui s’est passé. « Crois-tu au Fils de l’Homme ? Maintenant tu vas sortir de tout ce monde où tout le monde a un avis et fait du bruit pour revenir à toi-même et te demander si tu adhères vraiment à ce que J’ai fait pour toi ».

C’est ce qui se passera la nuit de Pâques. Au baptême on vous dira : « Crois-tu ? » Eh bien, c’est ça. Et là – les gens seront plus bienveillants que les Pharisiens à l’époque de Jésus – Il sera heureux que vous disiez « Oui, je crois », à travers la découverte du réel du monde tel qu’il est, sans essayer de se raconter des histoires, ni de transformer, ni essayer de faire que ce pauvre homme aveugle soit confronté à tous ceux qui veulent lui dire ce qu’eux pensent de son miracle. Quand on y pense, ce texte est ahurissant. Tout le monde est là pour lui dire de penser comme eux et là, les pharisiens sont champions. Combien de gens ont une conscience religieuse bâtie comme ça ! Ça pose problème. Or, on ne voit pas simplement pour regarder ce que nous fait voir la télévision. On ne voit pas simplement pour se laisser persuader parce qu’on nous dirait qu’il faut y aller maintenant, que c’est irrécusable. Non, ce n’est pas ça.

Que vois-tu, toi ? Crois-tu ? Quel est le fond même de la démarche de ton cœur ? Crois-tu au Fils de l’Homme ? Et là, ce brave homme inconnu demande à Jésus qui est le Fils de l’Homme. Et Jésus lui dit : « Je suis le Fils de l’Homme ». Jésus prend exprès cette dénomination qui était plutôt rare à l’époque pour dire : « Celui qui t’a rencontré est un fils d’homme comme toi, mais un fils d’homme capable de te mener au-delà de toi-même ». Et c’est ça qui est la foi. C’est pour cela qu’Il dit : « Crois-tu ? » C’est-à-dire : « Ce que tu vas découvrir de Moi n’est pas simplement ce que tout le monde te raconte de Moi, c’est toi-même qui le découvres au plus intime de toi-même ».

Tout ce chemin que vous avez fait pour vous préparer au baptême, c’est cela. Vous êtes partis sur ce chemin parce que Dieu vous a regardés, le Christ a jeté son regard sur vous et avec ça, Il ne vous a pas tirés du monde pour vous dire qu’il faut écouter – il faut quand même le faire un peu parce qu’on n’est pas sourd, on est simplement aveugle au départ – on vous a donné un certain nombre d’éléments, on ne vous les a pas donnés uniquement comme des choses à croire. On vous invite plutôt à les découvrir vous-mêmes, à travers votre cheminement, à travers votre foi et surtout si nous, les membres de l’Église, nous qui croyons déjà, nous vous le proposons, ce n’est pas pour vous l’imposer. C’est que nous sommes au service de votre liberté de croire. Alors maintenant, c’est à vous de jouer.