COMME UN ENFANT DEVANT LE FILS DE L'HOMME
Is 42, 6-7 + 14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de Carême – année A (19 mars 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Crois-tu au Fils de l’Homme ? »
Chère Muriel et chère Zora, c’est la question qu’on va vous poser dans la nuit de Pâques. Si aujourd’hui on vous la pose par anticipation, puisque tout à l’heure on va vous demander de proclamer la foi de l’Église avec nous tous, c’est parce que ce geste-là, absolument invisible, croire (qui sait ce qui se passe dans notre cœur et dans notre âme lorsque nous disons « je crois » ?), est pourtant le cœur même de votre démarche. Vous vous en êtes d’ailleurs aperçues au fur et à mesure que vous avez avancé sur le chemin de votre accompagnement catéchuménal, mais maintenant c’est la question qui vous est posée : « Croyez-vous au Fils de l’Homme ? »
Or, c’est pour cela que l’Église, depuis la plus haute Antiquité, a choisi cet évangile de saint Jean pour vous accompagner. Je dirai qu’avant tout cet évangile a été choisi pour vous. Bien entendu je ne voudrais pas que l’assemblée qui vous entoure pense qu’elle n’a plus besoin d’entendre cet évangile. Mais l’important est de vous amener à dire vraiment « je crois ».
Or, c’est un évangile tout à fait étonnant, par étapes, comme vous le faites maintenant, car contrairement à ce qu’on croit, on n’arrive pas comme une fleur en disant « je crois » et tout va bien. Alors que la plupart du temps, Jésus pose la question avant de faire le miracle (« Crois-tu au Fils de l’Homme ? »), ici Il a fait le miracle, Il a demandé une exécution complémentaire (aller se laver à Siloé), puis Il a continué à se promener dans les rues de Jérusalem et tout à coup, à la fin, quand Il a laissé le pauvre aveugle mijoter avec tout son entourage – Dieu sait à quel point c’était compliqué –, Il pose la question. Donc ne vous étonnez pas : la question « crois-tu au Fils de l’Homme ? », qu’on vous pose le jour du baptême, se posera toujours : vous n’y couperez pas. Tous ceux qui sont ici peuvent en témoigner : pour personne la foi n’est une évidence qui coule de source. Oui, nous pouvons tous dire ici « je crois » mais en même temps, il faut le répéter, ce n’est pas la méthode Coué, c’est vraiment le problème de la découverte de la foi.
Et je voudrais simplement évoquer quelques petites choses à propos de cet évangile qui peuvent vous aider à jalonner vous-mêmes votre dernière ligne droite avant d’entrer définitivement dans la foi de l’Église.
Première chose : il est aveugle. C’est le début de notre existence à tous, même si c’est à votre âge que vous décidez de demander de croire au Christ, en nous tous, il traîne encore quelque chose de cet aveuglement par lequel nous ne voyons pas tout clairement. C’est d’ailleurs mauvais signe si ça paraît couler de source, aller tout seul, nous verrons après. Donc première chose, nous sommes tous nés aveugles. À ce moment-là, la différence est claire : nous sommes de ceux qui ne voient pas au départ et nous voudrions voir.
Deuxième chose : qui nous fait voir que nous sommes aveugles ? C’est Jésus qui repère l’aveugle. C’est Lui qui devine le désir de voir de cet homme. D’une certaine manière, c’est aussi votre histoire. Pour vous aussi, c’est Dieu qui s’est penché un jour sur vous et qui a dit : « Zora, Muriel, Guilhem, Je vais vous envoyer à Siloé, Je vois qu’il y a quelque chose dans votre vie, comme une sorte d’aveuglement qui vous rend difficile la démarche. Moi, Je vous appelle ». Il vous a donc donné une injonction, « va te laver à Siloé », c'est-à-dire, « cherche, frappe à la porte » (c’est d’ailleurs assez difficile de frapper à la porte pour être baptisé : on ne rencontre pas la première porte ouverte). C’est donc la deuxième chose : le Christ voit que vous ne voyez pas. Et Il fait ce qu’il faut, « va te laver à Siloé » et « il en revint voyant clair ». C’est la deuxième étape : vous êtes appelés à voir.
Mais là encore, il y a voir et voir. Il y a voir comme des regards d’enfants. Je ne sais si vous avez déjà remarqué ça mais les regards des enfants ont une clarté incroyable. Ils voient avec une sorte de lumière qui sort de leurs yeux, absolument étonnante. Ils voient dans une sorte d’immédiateté, de profondeur, ils ont le regard perçant, c’est tout à fait beau, c’est comme si leur regard allait traverser les choses, les êtres, les intentions, les mimiques du visage, pour dire « qu’est-ce qu’il y a à voir dans ton cœur, dans ta vie, dans ta relation avec moi ? » Et c’est ce premier regard qu’a l’aveugle, mais il n’a pas beaucoup de chance. Que découvre-t-il ? Au moment où il voit, il rencontre des gens qui croient savoir : c’est généralement la pire chose qui puisse arriver : tomber sur des gens, surtout dans le domaine religieux, qui se situent comme des professeurs, comme des gens qui savent tout. En fait, nous ne savons pas : croire que nous avons une science indiscutable, incontestable dans notre cœur sur tous les problèmes avec Dieu, ce n’est pas le plus beau spectacle qu’il ait découvert ! Vous avez vu la polémique qui prend presque la moitié du récit évangélique : le pauvre, il ne cesse de tomber sur des gens qui disent « on sait un peu » « on ne sait pas trop », « demandez lui, ce n’est pas notre affaire », « on n’a pas envie d’avoir des ennuis avec les pouvoirs publics ». Mais il y a surtout les Pharisiens : eux, ils savent ! Ils savent quand on peut guérir, quand on en a le droit, comment il faut guérir, comment il faut tout respecter. Vous en rencontrerez aussi dans l’Église, il ne faut pas s’affoler, ça existe, ce sont nos faiblesses et je crois qu’on peut toujours tomber dans ce travers.
Alors, c’est le troisième stade : quand on voit, on voit des gens qui disent « nous, on sait ». Lui, le pauvre, a été guéri, mais il ne sait pas, il est en stage de formation, alors on va lui expliquer, nous l’Église, ce qu’il faut croire ou savoir. C’est pour cela qu’ils sont terribles : « Nous, nous savons que Moïse a dit cela », mais savoir ce que Moïse a dit, ce n’est pas forcément croire ce qu’il a dit. Que l’on puisse récupérer l’expérience de la foi toute fraîche et toute naissante en vous comme un savoir qui nous rendrait supérieur aux autres, c’est le pire qui puisse nous arriver, nous ne sommes pas à l’abri de cela. Et penser simplement que le savoir est ce qui nous assure que nous savons gérer notre relation avec Dieu, c’est une terrible erreur. D’ailleurs au moment où il commence à découvrir qu’ils savent ce qu’il faudrait faire, comment Jésus aurait dû guérir, à ce moment-là, ils ne voient même pas qui est Jésus. Dans tout cet évangile, il n’y en a qu’un qui sait qui est Jésus : c’est l’aveugle-né. Même les apôtres qui doivent traîner par là, n’apportent pas de petit témoignage supplémentaire, rien du tout. La fin, c’est « Crois-tu ? » Mais il faut y arriver, et donc le pauvre va devoir traverser ce désert un peu dévasté, notre assurance de croire qu’on va maîtriser notre relation avec Dieu en disant : « Je sais ce qu’il faut faire ».
Précisément, quand Jésus le rencontre à la fin, Il rencontre l’aveugle-né en train de se balader dans les rues, il est enfin devenu un vrai touriste, il voit Jérusalem, il admire le Temple, mais il erre d’une certaine manière : le fait de voir et de fréquenter des gens qui savent ne lui donne pas la clé de ce qui s’est passé. Au mieux il dit : « Puisqu’Il m’a ouvert les yeux, c’est un prophète », mais il est encore loin du compte, ou bien « cet homme qu’on appelle Jésus », ce n’est pas faux, mais ce n’est quand même pas le fond du problème. Et c’est lorsqu’il y a ces périodes à la fois d’errance ou de questions, que Jésus rencontre l’aveugle et qu’Il vous rencontre. Et là, que rencontre-t-il ? Un Jésus questionnant.
C’est extraordinaire : si votre foi ne vous pose pas de questions, c’est un peu dommage. Vous connaissez cette magnifique phrase d’un grand théologien récemment canonisé, John Henry Newman, retenez cette phrase pour toute votre vie : « Mille questions ne font pas un doute ». La plupart du temps les chrétiens et tout le monde pensent que quand on pose des questions, c’est qu’on a des doutes. Non, les doutes c’est quand on a décidé de ne plus se poser de questions. On doute, à quoi bon se poser des questions ? Et là, précisément, c’est tout l’inverse. Jésus l’interroge : « Pose-toi la question : à quoi crois-tu ? » et à ce moment-là, l’homme dit : « Je n’ai pas la réponse, je ne sais pas qui est le Fils de l’Homme, personne ne m’en a parlé », et Jésus lui dit : « C’est Moi ». C’est d’ailleurs étonnant, Il ne dit pas « c’est Moi » comme à la Samaritaine dimanche dernier. Il ne dit pas : « Je suis le Fils de l’Homme », mais « crois-tu au Fils de l’Homme ? […] C’est Lui qui te parle ». C’est une formulation tout à fait étonnante, c’est très rare que Jésus parle de Lui à la troisième personne. Il ne dit pas : « crois-tu en Moi qui suis le Fils de l’Homme » mais « crois-tu au Fils de l’Homme ? »
Qu’est-ce que cela veut dire ? C’est la perspective, le champ de votre vie croyante qui s’ouvre. Le Fils de l’Homme prendra petit à petit visage en vous parce qu’Il est au-delà de tout ce que vous pouvez croire, maîtriser, imaginer ou organiser. Le Fils de l’Homme, c’est Celui qui se manifeste dans le temps, à travers le temps, à travers la vie et à travers la mort. C’est cela le mystère du Fils de l’Homme, c’est Celui qui est toujours là, toujours présent, sur le mode souvent de la question, sur le mode évidemment aussi de la grâce et du don, mais on ne peut pas mettre la main totalement dessus parce qu’Il est au-delà même de toutes les questions.
Alors, continuez le chemin, restez à la fois vous, toutes deux, des personnes qui connaissent les difficultés de voir, qui découvrent le voir avec cette simplicité du regard comme celui des enfants, qui ensuite découvrent parfois les faux savoirs et les obstacles qui diminuent notre recherche de Dieu, mais qui, tout en errant dans les rues et dans la vie, découvrent tout à coup Quelqu’un qui leur dit : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? » Ce qui vous est donné par le baptême, c’est cela : c’est le Fils de l’Homme qui dit : « Maintenant Je marcherai avec Zora, Muriel et Guilhem tous les jours de leur vie et Je leur poserai pas mal de questions, cela les aidera à Me connaître et à M’aimer ». Et de ce point de vue-là, vous serez un peu des modèles pour nous.