CETTE LUMIERE QUI SE DONNE A MON REGARD

Is 42, 6-7 + 14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de Carême – année C (27 mars 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Il m'a mis de la boue sur les yeux, il m'a dit : « va te laver », j'y suis allé et maintenant j'y vois ».

Chères Claire et Virginie, vous entendez aujourd'hui une parole que le Christ et l'Église vous adressent et qui, d'une certaine façon, concerne exactement votre situation. Le Christ, je ne dis pas qu'Il met de la boue sur vos yeux, mais Il vous fait voir que de temps en temps, on ne voit pas tout et on ne voit pas tout nettement. C'est mon cas, avec la buée sur les verres de lunettes, mais en fait, on n'y voit pas très bien, et tout à coup on voit. 

Cela nous amène à une question radicale qui mérite réflexion : que veut dire "voir" ? Pour nous, c'est le cas de le dire, c'est l'évidence puisque l'évidence, c'est voir. Mais précisément, ce n'est pas si évident que cela car lorsqu’il s'agit d'un aveugle de naissance, ce qui n'est pas votre cas, c’est le fait que tout à coup un homme qui était vraiment dans un état dramatique pour l'existence humaine, ne voyait pas et tout à coup il voit. On pourrait dans un premier temps penser que le fait de voir est presque une sorte de recul car l'aveugle, et c'est bien connu, c'est très fréquent chez les aveugles, a une sorte de vie intérieure beaucoup plus développée que la nôtre. S'il ne voit pas, il entend et il comprend. Et quand il entend et comprend, en réalité, c'est tout un univers intérieur qui se crée. Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué, mais il y a de très grands organistes et de très grands pianistes qui sont des aveugles. En réalité, c'est que tout ce qu'ils ont d’univers intérieur, ils savent presque mieux le traduire par des sons et donc à ce moment-là, ils sont capables à certains moments de nous interpréter des sonates, des morceaux de piano extraordinaires pleins de tout leur monde intérieur. Donc la plupart du temps, quand on n'y voit pas, on a un monde intérieur très riche. 

Mais il manque quelque chose, on n'y voit pas. On a beau dire que le regard intérieur est quelque chose de magnifique, de très beau, d'accord, mais cela n'empêche qu'on ne voit pas le monde extérieur. Or, quand on y voit, que se passe-t-il ? Il se passe deux choses. La première chose, la plus évidente, est l'irruption d'un monde qu'on ne connaissait pas : voir le visage d'un autre quand on n’en a jamais vu, c'est quand même quelque chose d'étonnant. Et tout à coup, « ah oui, je te connais, je vais pouvoir dessiner à travers les moindres traits d'expression de ton regard, de tes paupières, de ton sourire, de ton visage. Je vais pouvoir déchiffrer des choses qu'auparavant, je ne pouvais pas voir, donc je suis comme envahi – je ne prends que l'exemple de la rencontre de deux personnes –, de la réalité du monde tel que je ne l'imaginais pas, et qui se livre à moi avec des nuances extraordinaires ». Et c'est la même chose quand on regarde un tableau. C'est sûr que regarder un tableau, ce n'est pas simplement mesurer des formes, c'est découvrir tout à coup, dans la subtilité des couleurs, des arrangements, des harmonies, la présence du peintre. Donc quand on voit, on voit même au-delà de ce qu'on voit. Je devine ce que tu as dans le cœur. Peut-être qu'auparavant, si on n'y voyait rien, on ne pouvait pas le deviner. 

C'est extraordinaire parce qu’à ce moment-là, le fait de voir nous transporte vers la réalité, mais pas simplement la croûte extérieure de la réalité, et nous fait pénétrer dans l'intériorité même du réel, du réel du cœur, du réel des gestes qui nous permettent de percevoir là où habituellement on ne percevrait pas. 

C’est la première chose, quand on voit en réalité, on voit le monde. Le voir, c'est pour permettre à quelqu'un, tout homme normalement si ça marche, de pouvoir se situer dans le monde au lieu d'avoir uniquement cet univers dans lequel on essaie de se débrouiller dans le silence même et l'obscurité de son esprit. Tout à coup, l'ouverture à la réalité, contrairement à ce qu'ont dit certains mystiques, ce n'est pas la dispersion, ce n’est pas vrai. C'est le fait d'ouvrir son être même à la réalité de ce qui est là et au milieu de quoi nous sommes. 

La deuxième chose quand on voit – mais on n'y pense pas –, on voit la lumière. C'est même la première chose que l'on voit, paraît-il, quand les bébés commencent à avoir les cellules de la rétine qui commencent à fonctionner, ils voient d'abord des effets lumineux, ils ne voient pas des formes, Or c'est très important car à ce moment-là, non seulement on voit les choses, mais on voit aussi ce grâce à quoi on voit les choses. Quand l'aveugle a les yeux qui s'ouvrent, il voit deux choses. Premièrement, la réalité du monde, mais aussi ce qui lui fait voir la réalité du monde. Et là, c'est une chose tout à fait extraordinaire car d'une certaine façon, on ne voit pas la lumière. Pourquoi ? Parce que la lumière fait voir. Donc quand on ouvre les yeux, on ouvre à la fois les yeux sur ce qui nous est donné, ce qui est là, ce qui est offert par sa présence à notre regard. Et nous voyons cette réalité impalpable mais sérieuse qui nous livre la présence des choses et qui nous livre le lien entre notre cœur, notre esprit, notre sensibilité, notre sens de la vue et la réalité. Donc nous recevons à la fois la réalité même du monde et ce qui nous fait entrer en communion avec la réalité du monde. 

On n'y fait jamais attention, et pourtant, c'est ça. Le jour où l'aveugle a les yeux ouverts, il va voir le monde, et seulement après, la réalité source de Celui qui a dit : « Je suis la lumière ». Cela a une très grande conséquence pour vous et pour nous tous, parce que nous, les "vieux" chrétiens, à certains moments, on simplifie horriblement les choses. Nous croyons que Jésus fait partie des objets à voir. Comme on met des bibelots dans sa salle à manger, on met des bibelots religieux, Jésus, etc. Précisément, la foi nous permet de voir une réalité qui nous fait voir le monde et quand Jésus guérit l'aveugle-né, voici l'itinéraire de l'aveugle-né : un, je découvre le monde, deux, je découvre la source lumineuse qui me fait voir le monde. C'est comme ça qu'il construit cet évangile : on reçoit d’abord la présence du monde d'une façon nouvelle quand on est aveugle-né, c'est une façon tout à fait nouvelle. On n’y pensait pas auparavant et là, c'est un peu étonnant parce qu’on se rend compte tout à coup que ce monde n'est pas nécessairement un monde idéal, on s’y bagarre. On est envahi de préjugés religieux – Est-ce qu'on peut guérir quelqu'un le jour du sabbat ? Est-ce qu’on peut faire un geste avec de la boue ? Est-ce qu’on a le droit de faire ci, de faire ça ? Un monde un peu épouvantable, le monde qu'il a découvert, parce qu’immédiatement il est livré à l'imagination religieuse des autorités religieuses de Jérusalem. Vous imaginez quand même ce que c'est tout d'un coup, de découvrir ce monde alors que jusque-là, personne ne pensait à lui dire ce qu'était le rôle des lévites, des grands prêtres et du sacerdoce à Jérusalem. Personne, il s'en fichait complètement. Lui, c'était la porte du Temple, mendier et gagner quelques sous chaque jour. Et là, tout d'un coup, il découvre un monde, une pagaille incroyable. 

Et il faut arriver à y faire son chemin. D'ailleurs l'aveugle-né le fait très bien son chemin ! Il arrive à passer, à se faufiler, à passer entre les gouttes et même à mettre en boîte les autorités religieuses, ce qui était à la fois extraordinaire et dangereux. Et Jésus ne lui dit pas : « Je t'ouvre les yeux pour que tu me voies », ce serait plutôt notre lecture spirituelle du miracle : Jésus ouvre les yeux à l'aveugle pour qu’il soit émerveillé devant Lui. Eh bien non, Jésus lui dit : « Tu Me verras quand tu auras vu ce monde dans lequel tu es ». Et c'est cela tout l’itinéraire. En réalité, toutes les discussions, le témoignage un peu lâche et couard des parents, cela fait partie de la découverte du monde. Et on en est tous là, quand on ouvre les yeux sur le monde, de temps en temps on voit des choses terribles, voire abominables. Aujourd'hui, nous voyons la guerre en Ukraine ! Dieu ne veut pas nous épargner cela. « Je vous ai créés dans un monde, au cœur de ce monde, vous avez par vos yeux la possibilité d'avoir accès, d'avoir prise sur ce monde. Je ne veux pas que vous échappiez à la réalité parfois très dure de ce monde ».

Mais, après avoir bagarré dans les rues de Jérusalem et dans les différents bureaux de l'inquisition de l'époque, l'aveugle tout à coup se retrouve nez à nez, comme en passant, de la même façon qu'il a été guéri, avec Jésus qui passait par là presque par hasard. C'est étonnant ? Pourquoi passe-t-Il par hasard ? Et à ce moment-là, Jésus lui pose simplement la question : « Est-ce que tu crois ? » Évidemment, c'est une autre question, mais extraordinaire : « Sais-tu comment cela se fait que tu voies ? » 

Et là, c’est le problème de la lumière, c'est ce par quoi tu vois. Pourquoi tu vois le monde, pourquoi tu es en lien avec tout cet univers d'institutions, de comportements civil, politique, religieux ? Pourquoi es-tu là, comment fais-tu pour voir ça ? C'est parce que je suis là. Et c'est tout. Évidemment, le réflexe de l'aveugle est normal. C'est bon, je Te dis merci, je ne peux pas Te dire autre chose. Même si les premiers instants de vision que j'ai eus ne sont pas nécessairement très satisfaisants pour la manière dont j'imaginais le monde, le monde n'est jamais comme on l'imagine. Mais au moins, j'ai découvert quelque chose que je n'avais pas vu auparavant et surtout maintenant, je découvre la source qui me fait voir. 

C'est cela votre itinéraire, Claire et Virginie. Quand on a cheminé par la catéchèse et par la prière accompagnée de la communauté, on ne vous fait pas découvrir un monde meilleur. On ne vous propose pas quelque chose d'extraordinaire, on vous propose le monde tel qu'il va. Et après le baptême, ce sera comme tous les jours. Il faudra gérer la vie familiale, la vie professionnelle… Mais il y aura quand même le fait que vous vous poserez la question : d'où vient la lumière ? Et qu'est-ce que me fait cette lumière ? Elle me fait voir. Et qui me fait voir ? Ce n'est pas un principe physique de la lumière, c'est une présence un peu comme quand on aime quelqu'un. Cette présence de celui ou celle qu'on aime est là pour nous faire voir à certains moments les choses autrement, pour nous faire voir plus profondément, plus extraordinairement la beauté et la profondeur qui se cachent parfois sous des dehors pas toujours faciles à accepter. 

C'est cela la foi : ce n'est pas vivre dans un autre monde, ce n'est pas se fabriquer un autre monde, c'est vivre dans ce monde. Mais tout simplement, savoir d'où vient la lumière et comment elle nous ouvre les yeux. C'est ce qu'on vous souhaite de tout notre cœur.