AVEUGLE NE ET RECREE PAR L'AMOUR DE DIEU

Is 42, 6-7 + 14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de Carême – année B (14 Mars 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Chère Manon et cher Théo, je vous ai dit dimanche denier que vous étiez comme la Samaritaine : vous avez soif de l’eau qui donne la vie.

Aujourd’hui, je voudrais vous expliquer que vous êtes comme l’aveugle-né. Et je dirai que c’est presque encore plus facile. Nous sommes tous des aveugles de naissance. Vous ne pouvez pas vous en souvenir mais vos parents s’en souviennent très bien : quand vous êtes sortis du ventre de votre mère, avant de voir, le lien que vous avez eu avec le monde passait plutôt par le son, le toucher, le parfum des personnes mais non les yeux. Il faut du temps pour y voir clair.

Depuis, vous vous êtes bien rattrapés, vous n’avez pas les yeux dans votre poche et aujourd’hui vous voyez. Mais il reste quelque chose de cela car la plupart du temps, on ne voit pas tout ce qu’il faudrait voir ni tout ce qu’on voudrait voir. D’ailleurs, de temps en temps, vos parents ou les enseignants vous disent : « Tu rêves, tu n’as rien compris, tu n’as pas vu le problème ! » Voir, ce n’est pas si facile que ça. Et il y a toujours dans notre cœur des coins qui sont un peu aveugles. Il faut faire avec et, c’est ce que nous dit Jésus : on verra vraiment face à face, quand on sera près de Lui. C’est d’ailleurs pour cela que vous demandez le baptême : pour que vous commenciez à voir dès maintenant des choses qu’habituellement on ne voit pas. C’est-à-dire l’amour de Dieu pour vous, la façon dont Il vous accompagne et dont Il vous fait découvrir son visage, son amour et sa façon de vous guider.

Nous sommes tous un peu aveugles de naissance. On voit à quel point c’est difficile de vivre dans la société quand on est aveugle aujourd’hui, même dans notre société qui est beaucoup plus attentive qu’avant. Ce jour-là, Jésus voyant que cet homme-là était aveugle depuis plus de trente ans, a comme un coup de cœur. La première chose qui est étonnante, c’est que les disciples, les grands fondements de notre foi, en voyant un homme aveugle de naissance mendier dans la rue, posent exactement la question idiote qu’il ne faut pas poser : Pourquoi est-il aveugle ? Quelle faute a-t-il commise, lui ou ses parents ? A cette époque-là, on n’avait pas la science actuelle et il fallait bien expliquer pourquoi on était aveugle et on ne voyait pas. Alors on trouvait un motif stupide pour expliquer la cécité. Par exemple, il y avait quelqu’un dans la famille qui avait dû pêcher et Dieu l’avait puni. Vous imaginez ce que cette manière de voir suppose. C’est absurde. Et si de temps en temps, vous entendez des explications comme celle-ci, s’il vous plaît, dites que ce n’est pas vrai. Si Dieu nous punissait de toutes les bêtises que nous faisions, nous ne serions pas seulement aveugles mais bien plus encore.

A cause de cette question idiote des disciples, Jésus en voyant cet homme, se dit : « Ça ne peut pas être la démonstration de la punition de mon Père. Je connais mon Père, Je suis venu d’auprès de Lui pour sauver les hommes, Je ne vais pas laisser raconter ça sur son compte ». Il se penche vers l’aveugle, et sans rien dire, Il prend de la salive (à l’époque, la salive est quelque chose qui vient de notre propre être). Et avec un peu de terre, Il façonne un peu de boue et Il met la boue sur les yeux de l’aveugle. C’est là où tout se joue : Jésus rappelle le geste lui aussi mythique, extraordinaire, par lequel on nous explique comment Dieu a créé l’homme. Il a pris la boue au bord d’un fleuve au paradis (ce sont évidemment des images). Avec cette boue, Il a façonné, Il a créé l’homme. Jésus en faisant ce geste tout simple, recrée l’aveugle-né, Il lui donne ce qui lui manquait. Ce n’est pas Dieu qui est responsable du manque, Il redonne la plénitude de vie, de bonheur, de toutes les facultés qui sont dans le cœur de cet aveugle, à commencer par la vue.

Il vient de faire un geste de création. Imaginez-vous que d’une certaine façon, ce que l’on va faire très prochainement par le baptême, c’est Dieu qui va vous recréer. Dieu va vous donner plus que vous n’avez déjà reçu de la vie de vos parents. Il va vous donner en plus sa propre vie, une vie que nous ne pouvons pas nous fabriquer nous-mêmes.

Et Il veut que nous participions à ce geste. « Je te recrée, oui, mais pas sans toi ». « Tu vas à la piscine (l’eau est évidemment le symbole de la vie), et tu te laves les yeux ». L’aveugle y va et revient. Aujourd’hui, c’est comme si toute la prière de la communauté était en train de mettre sur vos yeux, Manon et Théo, la boue recréatrice de notre amour, de notre prière et de notre communauté, pour que vous soyez recréés. Cela adviendra le jour où votre être à travers votre tête sera investi de l’eau de la piscine.

C’est un récit plein d’images, plein de symboles, et ça dit véritablement une chose extraordinaire : on est là, on prie pour vous et on vous accompagne parce qu’on veut que vous soyez recréés. Mais ne croyez pas que si on est recréé, on devient une sorte de héros, ou qu’on a plus de puissance que les autres. Non, lorsque l’aveugle revient dans la vie, tout le monde lui demande si c’est bien lui. Et il répond : « C’est bien moi ! » Cela paraît tout bête mais cela veut dire que Jésus l’a guéri, lui a permis de voir, mais Il ne lui a pas fait perdre sa personnalité ni son identité. Quand vous êtes baptisés, vous n’êtes pas plus malin que les autres, la vie sera la même, il faudra toujours aider à dresser la table, faire ses devoirs, vivre avec ses copains etc. Dieu vous recréé mais ne vous fait pas autre que vous êtes. Cela veut dire que lorsque Dieu vient vous visiter le jour de votre baptême, Il n’a qu’une envie : que vous deveniez plus vous-mêmes que jamais. Il ne veut pas vous transformer ni vous donner un rôle. Être chrétien, ce n’est pas jouer un rôle, ce n’est pas jouer la comédie de la piété. Être chrétien, c’est être soi-même tel que Dieu me donne d’être, avec toutes les possibilités qu’Il me donne. Mais c’est bien moi.

C’est vrai que c’est bien vous, mais personne ne veut le reconnaître. Tout le monde se demande si c’est vraiment lui, si Dieu a fait ça pour lui ? etc. Être chrétien, c’est dire : « C’est bien moi » mais savoir aussi que ça peut présenter un certain nombre de difficultés et de problèmes. Nous n’avons pas à renier ce que Dieu a fait pour nous. Quand Il nous donne la vie nouvelle par le baptême, ce n’est pas pour fuir. En fait, ce pauvre aveugle-né entendait les gens se chamailler ; maintenant, il les voit se liguer tous contre lui. Cela ne veut pas dire nécessairement que ce soit très facile d’être chrétien. C’est pour ça qu’il faut de la personnalité. Celle que vous avez déjà, et celle que Dieu vous donne par son amour et par sa présence.

C’est ça l’histoire de l’aveugle-né. Ce n’est pas devenir des béni-oui oui, même si on reçoit de l’eau sur la tête, c’est devenir les témoins d’un amour qu’on a déjà reçu comme une base, à travers l’amour des parents, de la famille, de la société. Et petit à petit, Dieu dit : « J’ai un tout petit geste à faire, va à la fontaine pour te laver le cœur et moi Je te donnerai quelque chose de nouveau, une seule chose : Moi ».