LE CULTE NOUVEAU
Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25
Jeudi de la troisième semaine de carême – C
(15 mars 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, vous savez peut-être que ce problème des marchands du temple était une institution tout à fait nécessaire au culte à Jérusalem. Pourquoi ? Pour une raison bancaire, la monnaie qui avait cours au temple était une monnaie traditionnelle, le shekel, qui correspondait à un système particulier, celui qui est utilisé habituellement dans la Bible et auquel on fait référence. Mais évidemment depuis que les grecs et ensuite les romains avaient occupé le pays, il y avait une multiplicité de monnaies. Donc, quand il fallait faire une offrande au temple, il fallait payer avec la monnaie du temple. C'était le seul moyen d'assurer à la fois une cohérence dans les transactions pour ce qui concernait les choses religieuses, et deuxièmement, de mettre un peu à l'abri les finances du temple, c'était un peu le Lichtenstein ou le Luxembourg de l'époque, on ne pouvait pas faire de vérifications fiscales. Lorsque les pèlerins arrivaient de tous les coins de l'empire romain, au moment où ils allaient acheter le taureau, l'agneau, les colombes etc … pour le sacrifice au temple, ils étaient obligés de payer avec la monnaie du temple, donc il y avait des changeurs.
Il ne faut pas faire l'analogie avec les commerces qui fleurissent à Lourdes autour du sanctuaire, ce n'est pas tout à fait comparable parce que ceux qui vendent les petites statues à remplir d'eau de Lourdes pour rapporter à la voisine cela ne fait pas partie de la célébration mariale de la liturgie de Lourdes. C'est exclusivement commercial et lucratif, tandis qu'au temple, ce ne l'était pas.
On peut légitimement se demander pourquoi Jésus a piqué une colère à ce sujet-là parce que renvoyer les vendeurs et les changeurs, c'était empêcher le déroulement correct du culte du temple. C'était un acte très grave. C'est évidemment ce qui explique la réaction immédiate des autorités du temple : "Par quelle autorité fais-tu une chose pareille?" Qui es-tu pour oser interrompre le culte du temple ? C'est ce qui se passe, à partir du moment où vous chassez tous les marchands et tous les changeurs, tout s'arrête. On comprend à ce moment-là que le geste de Jésus ne soit pas une banale réaction d'indignation religieuse. C'est plus que ça, c'est que Jésus réclame d'avoir une autorité sur le culte du temple. C'est tout autre chose. Une chose est de moraliser la religion, essayer d'éloigner les marchands de statuettes en plastique de notre Dame de Lourdes de l'enceinte sacrée qui est au bord du Gave, mais on n'empêchera jamais quelque marchandage de s'y installer pour les achats indispensables du dernier moment, et autre chose est de chasser les vendeurs en disant : j'ai pouvoir sur le temple. Vous comprenez pourquoi Jésus sera accusé sur ce problème du temple parce que l'épisode a certainement été scandaleux. Qui était-il ce petit rabbi de Galilée qui n'avait pas suivi d'études auprès des grands maîtres de Jérusalem, pour venir avec un fouet de cordes perturber l'ordre établi par Dieu, par la Torah car le fait de changer l'argent en shekel était établi par la Torah, et donc, il ne fallait pas y toucher.
C'est là que se situe la pointe de ce récit, c'est le fait que Jésus dise que le culte du temple, c'est fini. C'est pour cela qu'après, il peut enchaîner par une prophétie absolument sibylline et obscure pour ceux qui l'ont entendue à ce moment-là : "détruisez le temple, moi je le rebâtirai". Il ne faut pas comprendre simplement : détruisez le bâtiment, c'est comme s'il disait : arrêtez ce culte et moi j'en instaure un nouveau. C'est le défi de Jésus, c'est : je viens apporter un changement radical dans l'intelligence du culte juif.
Je crois qu'après une chose pareille, il était difficile de raccommoder les morceaux. S'il y avait déjà des tensions avec le sacerdoce de Jérusalem, après cela, c'était clos et irréversible. Ce n'est pas la peine de se demander quels sont les motifs psychologiques personnels qui ont poussé Jésus poser un tel acte. C'est sans doute un motif vraiment théologique et non pas uniquement le fait qu'il soit scandalisé par le trafic qui se faisait dans le temple, mais c'est le fait que désormais, il instaure un culte nouveau. Et l'on comprend bien aussi que les disciples disent : sur le moment on n'a rien compris, car je crois que même les disciples ne pouvaient pas imaginer un instant que leur rabbi qu'ils suivaient depuis déjà quelques années, était en train de "leur changer la religion" (passer de la messe en latin au français, c'était radical et même pire que ça !!!). Evidemment, ils n'ont pas compris et je crois que c'est à partir du moment de la résurrection, quand les disciples eux-mêmes posant les gestes du rite qui rappelle l'unique sacrifice du Christ sur la croix, ont compris rétrospectivement que le culte du temple était terminé.
Cela va devenir dans l'histoire chrétienne un thème absolument fondamental puisque dans l'épître aux Hébreux, tout est basé sur le fait que il n'y a plus qu'un seul sacrifice, le sacrifice du Christ une fois pour toutes et que les anciens sacrifices, ou tous les autres sacrifices qu'on pourrait faire maintenant sont abolis. Puisqu'il a fait le sacrifice parfait, achevé, plénier, il n'y a plus de place pour d'autres sacrifices. Donc, aujourd'hui, nous vivons dans cet unique sacrifice du Christ. Même lorsqu'on célèbre l'eucharistie, contrairement à une formule malheureuse, on ne renouvelle pas le sacrifice du Christ, comme certains théologiens ont eu l'air de dire que le Christ n'arrêtait pas de mourir chaque fois qu'on disait les paroles de la consécration : ceci est mon corps, ceci est mon sang, ce n'est pas vrai. C'est que nous faisons simplement que l'unique sacrifice du Christ aujourd'hui porte en nous ses fruits de grâce et c'est tout !
Je comprends qu'on nous offre ce texte pendant le temps de carême parce que cela exige de notre part une sorte de changement radical sur la compréhension même de l'être religieux de l'homme. L'homme n'est pas simplement celui qui par des opérations d'équivalence de conversion de monnaies, de prescriptions, de rites, etc … arrive petit à petit à ajuster son rapport à Dieu, ce qui en soi est le fond classique de la religion, mais c'est le fait d'arriver à penser que Dieu puisse introduire, même dans le culte, c'est-à-dire l'attitude fondamentale de l'homme vis-à-vis de Dieu, une exigence et des références tout à fait nouvelles. Le temps du carême est fait pour y réfléchir !
AMEN