LA COLÈRE DE JÉSUS DANS LE TEMPLE
Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25
Jeudi de la troisième semaine de carême – B
(10 mars 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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n sait que la colère est un péché, c'est même un péché capital, et par conséquent on est un peu étonné que Jésus, Celui qui est sans péché, ait pu attraper une colère monumentale, une colère assez terrible puisqu'il s'agit symboliquement, les colères sont toujours des comportements symboliques, de mettre un désordre pas possible à l'intérieur de l'organisation commerciale et spirituelle du Temple car les sacrifices étaient une activité "à double entrée", à la fois l'entrée spirituelle, le geste spirituel du sacrifice et aussi l'aspect économique car c'était littéralement là-dessus que vivait toute l'économie du Temple. Et il faut bien le dire aussi, une bonne partie de l'économie de Jérusalem. Donc ce geste est non seulement colérique mais destructeur, les deux choses à la fois.
Mais si l'on y regarde de plus près, il arrive effectivement que la colère, surtout dans la Bible, ne soit pas un péché. On parle de "sainte colère". On veut dire par là, généralement, l'indignation de quelqu'un qui, voyant quelque chose de bon abîmé ou profané, n'a pas d'autre réaction possible que de se déchaîner dans un comportement un peu insensé pour protester devant le bien qui est ainsi dévasté. Je crois que c'est la raison pour laquelle le commentaire biblique de la colère de Jésus est ce petit verset : "Le zèle de Ta Maison me dévore !" Entre le zèle et la colère, il n'y a qu'une très légère frontière qu'il est très facile de franchir et où les intentions peuvent passer d'un côté ou de l'autre presque sans qu'on s'en aperçoive. Ce qui a été décrit comme un geste de colère, en réalité c'est une sorte de consomption intérieure, c'est une sorte de destruction intérieure car avant de ravager les comptoirs des changeurs, le Christ a été littéralement dévasté, ravagé, dans son corps par la colère. Pourquoi ? Parce que, à travers le Temple, ce n'est pas un objet de la religion juive qu'Il contemple. A travers le Temple c'est le mystère de sa propre présence au cœur même d'Israël. Et le sens même du geste de Jésus c'est de manifester que, dans son péché, Israël profane la présence de Dieu dans le Temple en avilissant la dimension spirituelle du sacrifice à des intérêts commerciaux, mais qu'en même temps pour Lui, Il vit dans sa chair, dans son corps, dans son existence incarnée, le même mystère d'une sorte de main-mise sur Lui qui le dévie ou l'empêche de réaliser pleinement sa mission.
Au fond, lorsqu'Il s'en prend au Temple, Il veut manifester que c'est le mystère même de son Incarnation et de sa propre présence comme Temple véritable qui est ainsi méconnu. Et c'est pour cela que sa colère est infiniment plus forte qu'on ne le croit. Si c'était une bonne colère pour moraliser la vie et la discipline cultuelle du Temple, à la limite cela ne vaudrait pas la peine de la relater dans les évangiles. Mais c'est une colère divine, c'est-à-dire c'est la perception qu'a eue Jésus à ce moment-là que le don même de son Incarnation était de la part de ceux qui L'entouraient d'un usage aussi mauvais que celui qu'on voyait faire du Temple. C'est donc pour Jésus une des premières interrogations de Jésus sur le sens même de sa mission. A travers cette infidélité d'Israël qui dénature le culte, Il se sent Lui-même, comme présence de Dieu au milieu de son peuple, atteint et comme dévasté. Et c'est pour cela que la réaction de Jésus est si vive. C'est de se dire : au fond, ce que Je suis au milieu de ce peuple, est profondément méconnu et pourrait même, d'une certaine manière, être détourné. Et dans une sorte de sursaut, dans une sorte de véritable révolte, Jésus, brûlant intérieurement : "Le zèle de Ta Maison me dévore !" manifeste à propos du Temple, que la relation à Dieu ne peut pas être gérée comme cela. Et que par conséquent, la relation du peuple à Lui Jésus, le Christ Messie, Sauveur, ne peut pas être gérée ainsi. C'est précisément dans cette colère, dans cette indignation devant l'incompréhension du peuple vis-à-vis de sa mission, que Jésus annonce le mystère même de sa mort et de sa Résurrection. Et c'est là, où la prophétie sur le Temple est d'un grand poids au point de vue de l'espérance. Car Jésus montre qu'à travers cette destruction du Temple qu'Il est Lui-même, à travers la méconnaissance même de sa mission, à travers le refus de faire ou d'accepter que sa présence dans la chair soit le Temple Nouveau, cependant l'amour de Dieu sera vainqueur par la Résurrection.
C'est toujours la même chose, comme le dira saint Paul plus tard : "Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé." Là où le mystère de la présence de Dieu est bafoué, non seulement dans le Temple, mais dans le projet même de Jésus venant parmi nous pour être le Temple nouveau, Dieu est assez fidèle, est assez fort dans son amour, même si cet amour prend le visage de la colère, pour mener jusqu'au bout ce mystère de la présence jusque dans la Résurrection.
Alors il ne s'agit pas simplement, contrairement à ce qu'une lecture un peu rapide pourrait nous laisser entendre, d'une sorte d'intériorisation du culte, comme si les juifs s'étaient complu en des pratiques extérieures et que nous, nous avons dépassé ce stade dans des pratiques intérieures. En réalité, dans la foi même au Christ, à certains moment, nous dévastons le Temple Nouveau qui est le corps du Christ. Nous ravageons l'Église, nous méconnaissons le mystère même de la présence de Dieu par toutes sortes de péchés, de manques de confiance, de manques de bienveillance, de manques de fois, de manques d'espérance, ce manque d'amour les uns vis-à-vis des autres. Tout cela c'est une sorte de dévastation du Temple. Et précisément il faut, et l'occasion nous en est proposée en ce carême, il faut que, à propos même de cette incompréhension du mystère de la présence de Dieu parmi nous, notre cœur soit converti, notre cœur soit retourné et que devant ce geste d'indignation de Jésus, devant notre péché et notre méconnaissance du mystère du salut, nous laissions le Christ déblayer lui-même le terrain pour que sa Résurrection opère en nous son œuvre de miséricorde et de vie.
AMEN