LES VENDEURS DU TEMPLE
Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25
Jeudi de la troisième semaine de carême - B
(7 février 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
N |
ous commençons aujourd'hui la lecture de l'évangile selon saint Jean qui se poursuivra tout au long du carême. C'était une tradition dans l'Église primitive, pendant les rassemblements eucharistiques de semaine, de lire la première moitié de l'évangile de saint Jean. Le texte qui inaugure cette lecture n'est pas celui du Prologue ni ceux qui tournent autour de l'appel des disciples, mais un texte qui est pour ainsi dire un texte introducteur à la Pâque, celui de la prophétie de la destruction du Temple à propos de l'intervention de Jésus dans le temple.
Ce bazar des changeurs était en réalité parfaitement légal car, dans le Temple, ce n'était pas la monnaie courante qui avait cours mais une monnaie spéciale, la vieille monnaie qui s'exprimait en shekals. Donc lorsqu'on devait acheter un animal pour le sacrifice, car les prêtres avaient plus que le denier du culte pour vivre vu qu'ils entretenaient un véritable commerce de pigeons, de taureaux, de bœufs ou d'agneaux et je pense de l'élevage à la source, lorsqu'on voulait faire un don, il fallait payer en monnaie du Temple, par conséquent il fallait des changeurs. Ce n'est donc pas un bureau de douane ou de change au sens classique du terme, mais un lieu d'échange de la monnaie romaine en monnaie du culte. Donc lorsque Jésus intervient, ce n'est pas pour des raisons morales ou parce qu'Il serait scandalisé. Il semble qu'à cette époque on ait été facilement scandalisé par la pratique matérielle des cultes et notamment des sacrifices. Mais Jésus s'attaque à la législation même du Temple. Ce n'est pas simplement à la pratique dévoyée mais à la législation dévoyée.
C'est la raison pour laquelle cette affaire lui attirera de gros ennuis car ce n'est pas simplement une question pratique qu'Il a soulevée, le fait de faire du commerce dans l'enceinte du Temple, mais le fait de contester que, légalement ce soit valable. Donc d'un certaine manière on retrouve ici cette prérogative de Jésus qui se veut plus grand que Moïse puisqu'on considérait que tous les détails de la Loi relevaient ultimement de l'autorité de Moïse. Et c'est la raison pour laquelle Jésus est interrogé. Non pas parce qu'Il a basculé trois comptoirs de change, mais parce que, par ce geste, Il a affirmé une prise de possession du Temple qui était absolument inhabituelle à l'époque. Intervenir de cette façon-là c'était précisément s'affirmer comme le maître et le Seigneur du Temple et finalement capable de gérer la présence de Dieu.
Vous comprenez pourquoi cet épisode a été si soigneusement gardé par la chrétienté primitive. A la relecture, dans le souvenir de la vie de Jésus, cet épisode était vraiment marquant car Jésus avait montré là comment Il était le maître et le Seigneur de ce lieu. Donc Il était, comme Il le dira plus tard, "plus que le Temple". Par conséquent, lorsque nous commençons, en ce moment du carême, la lecture de l'évangile à travers le mystère du Temple, il nous est demandé, à nous aujourd'hui, de discerner quel est le Temple dans lequel nous vivons. Car au fond, notre cœur est plein de changeurs A tout moment, nous sommes prêts à des opérations un peu compliquées de nos bonnes œuvres pour les faire valoir en monnaie du Temple qui ait cours régulier auprès de Dieu. Du point de vue spirituel, nous sommes prêts à tous les trafics. Donc, lorsque nous relisons cette histoire des vendeurs et des changeurs chassés du Temple, c'est notre propre histoire, c'est notre propre commerce spirituel qui est en cause. Comment vivons-nous effectivement le mystère du Temple ? Est-ce que nous le vivons comme le mystère de la présence de Jésus Ressuscité dans notre vie ? Ou bien, est-ce que nous nous sommes "meublés" d'une cour de changeurs et de vendeurs de colombes, d'agneaux ou de bœufs qui nous servent de rempart religieux et d'opération de conversion, de tous les efforts que nous essayons de faire pour les transformer en vie éternelle ?
Ici, nous sommes peut-être touchés au vif de notre conception de Dieu. Car, de deux choses l'une, ou bien le Temple c'est vraiment la présence de Dieu, ou bien le Temple ce sont les aménagements que nous nous sommes fabriqués pour restreindre ou réguler la présence de Dieu. De telle sorte que, aujourd'hui, lorsque nous célébrons, à chaque eucharistie le mystère du Temple c'est-à-dire le mystère de la présence de Dieu, il s'agit de savoir si nous avons déjà circonscrit le périmètre et cadré les opérations ou bien si au contraire nous acceptons profondément, du plus intime de notre liberté, que ce soit Dieu Lui-même qui vienne prendre possession de notre cœur et de notre vie pour en faire son Temple et sa Demeure, la rebâtir par sa Résurrection et la ré-aménager à son goût et pas nécessairement au nôtre.
Prions pour que notre corps, notre cœur, notre vie deviennent vraiment un temple c'est-à-dire le lieu de la présence, de la manifestation de la présence de Jésus, le Temple véritable.
AMEN