UN COMMERCE
Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25
Jeudi de la troisième semaine de carême –
(26 mars 1987)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ans cet évangile, il ne faut pas se tromper de commerce. Jésus en effet dit à ces marchands : "Enlevez tout cela d'ici, car vous avez fait de la maison de mon Père une maison de commerce !" Il ne s'agit pas du commerce financier, économique qui rapportait à ces marchands parce qu'ils vendaient beaucoup de bœufs et de volatiles pour que les juifs aillent offrir cela au Temple et qu'ils en ressortent purifiés. Si Jésus "déménage" ces comptoirs de marchands c'est parce qu'ils sont le support d'un autre commerce bien plus profond et bien pire.
C'est la façon dont l'homme traite avec Dieu. Au fond, Jésus aurait pu dire : "Vous traitez avec Dieu comme avec un commerçant !" et par là Il désigne, je crois, une attitude assez païenne qui est peut-être encore enracinée dans beaucoup de chrétiens, une attitude de la relation avec Dieu, ou plus exactement du culte que Dieu nous demande. Nous, et nous le savons bien, nous sommes toujours tentés de vouloir amadouer Dieu. Nous nous rendons bien compte que nous ne sommes pas parfaits vis-à-vis de Lui, nous avons des dettes, que nous sommes en état de péché, d'impureté, et nous voulons lui offrir des sacrifices (peut-être plus en offrant des volailles mais autre chose) pour le mettre de notre côté, pour avoir une conscience plus tranquille, plus paisible de nous-mêmes.
Jésus pourrait dire : "Mais les païens en font autant !" D'ailleurs le propre même des cultes païens c'est d'offrir à la divinité un certain nombre d'objets que nous avons achetés ou récupérés d'une façon ou d'une autre, mais surtout pour mettre la divinité de notre côté et avoir la paix avec elle, qu'elle nous laisse tranquille car nous avons fait ce qu'il fallait. C'est cette relation de type commercial, c'est-à-dire très intéressée pour celui qui vient dans le lieu de culte que le Christ veut dénoncer. C'est cela qu'Il veut déménager, non pas uniquement des portiques du Temple, mais surtout du cœur de ces croyants qui véhiculent peut-être et même sûrement de façon tout à fait païenne de servir leur Dieu.
C'est d'ailleurs cela que Dieu avait déjà dit par la bouche d'Osée : "C'est l'amour qui me plaît et non les sacrifices !" C'est la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. Au fond, le Christ vient réaliser cette parole de Dieu en chassant toutes ces formes de sacrifices cultuels et toutes ces sortes d'holocaustes. Pourquoi ? Pour que le culte, comme Il le dira à la samaritaine, soit un culte en esprit et en vérité, c'est-à-dire dans l'instauration d'une relation d'amour, d'une relation de connaissance avec Dieu, et non pas d'une relation où l'on offre à Dieu un certain nombre de choses pour le mettre de notre côté et avoir la conscience tranquille, parce que nous aurons fait tout ce qu'Il fallait faire.
Si nous en sommes encore à cette attitude, c'est que nous sommes beaucoup plus païen que chrétien, même si nous en portons le nom et si nous en avons globalement les sentiments. Ainsi lorsque le Christ manifeste le sens de son geste, les disciples se rappellent cette phrase : "Le zèle de ta maison me dévorera !" Cette maison c'est la demeure de Dieu. Or aujourd'hui, pour nous croyants qui vivons après la Résurrection, cette demeure c'est le corps du Christ qui a été détruit parce que ceux chez qui Il était venu ne l'ont pas reçu, mais l'ont vendu et en ont fait une sorte d'objet de commerce. Ils ont même "joué au sort ses vêtements" et Il a été livré pour trente pièces d'argent. Le Christ a été détruit en son corps parce que ceux pour qui Il est venu n'ont pas su lier avec Lui une relation d'amour et de connaissance intérieure. Ils ont simplement continué à offrir un culte, mais ce culte ne s'adressait plus tellement au Dieu vivant et véritable.
Ceci est très important pour nous aujourd'hui, car depuis que le Christ est ressuscité le Temple nouveau est définitivement construit. Alors la question qu'il faut se poser nous qui sommes chrétiens, nous qui vivons dans le Temple nouveau qu'est le corps du Christ, quelle est notre relation avec Dieu ? Est-ce que nous venons encore pour offrir sacrifices et holocaustes ? Est-ce que nous venons encore pour amadouer Dieu ? Lorsque nous quittons le lieu de culte, est-ce que nous ne nous disons pas : "J'ai fait ce qu'il fallait faire, donc je suis tranquille, j'ai payé ma dîme, mon impôt, mon denier du culte etc..." Nous sommes appelés à devenir de plus en plus chrétiens, parce que nous sommes toujours, au fond de nous-mêmes, tissés de paganisme, et c'est très vrai dans la façon dont nous établissons une relation avec Dieu.
Alors il nous est demandé de prier, c'est-à-dire d'adorer "en esprit et en vérité" pour rien, même pas pour nous-mêmes, même pas pour être purifiés, simplement pour vivre dans la communion d'amour et de connaissance avec Dieu. Et ce qui nous purifiera, c'est cela et non pas les sacrifices et holocaustes que nous ferons de nous-mêmes de notre propre gré.
Alors, qu'en cette eucharistie où le Christ nous révèle qu'Il est toujours le Temple nouveau, où le Christ nous révèle que nous sommes à l'intérieur, membres, pierres vivantes de ce Temple, il faut vraiment que nous y soyons "en esprit et en vérité", c'est-à-dire pour vivre avec Dieu une communion d'amour et de connaissance et non pas un commerce de sacrifices ou de quelconque offrande qui ressemblerait encore à toute cette phase, à toute cette étape, à tout ce tissu païen qui est encore à évangéliser dans notre propre vie.
AMEN