LES VENDEURS CHASSÉS DU TEMPLE

Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25

Jeudi de la troisième semaine de carême – B

(14 mars 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

e geste du Christ chassant les vendeurs qui occupaient le Temple pour procurer aux fidèles les animaux nécessaires aux sacrifices du culte, ce geste est situé par saint Jean au début de la vie publique du Christ. Les synoptiques ne racontent qu'une seule venue du Christ à Jérusalem dans laquelle ils ont condensé plusieurs voyages que saint Jean précisément nous révèle et ils placent cet événement à la fin de la vie publique de Jésus. Toujours est-il que cet événement a eu une importance considérable dans la rupture progressive entre le Christ et les autorités religieuses d'Israël et il a été décisif pour la condamnation et la mort du Christ.

En effet, quand Jésus comparaîtra devant le grand-prêtre, des témoins diront : "Cet homme a dit : Je peux détruire le sanctuaire de Dieu et le rebâtir en trois jours !" Il est clair que cette parole est une allusion aux paroles du Christ que nous venons d'entendre : "Détruisez ce sanctuaire et en trois jours, je le relèverai " même si ces paroles ont été déformées, intentionnellement ou non, pour devenir accablantes envers le Christ et pour manifester chez Lui une hostilité à l'égard du Temple, comme s'il voulait lui-même le détruire, alors qu'en réalité Il parlait du temple de son corps. Non seulement cette accusation servira à condamner Jésus devant le sanhédrin, mais nous retrouverons ce même thème au moment de la mort d'Etienne, le premier martyr. Quand on accuse Etienne devant le sanhédrin, des témoins se levèrent disant :"Cet individu ne cesse pas de tenir des propos contre ce saint lieu. Nous l'avons entendu dire que Jésus le Nazaréen, détruira ce lieu et changera les usages que Moïse nous a légués." Cette accusation sur ce thème aura donc la vie longue.

En réalité, Jésus n'avait pas dit la parole qui lui est reprochée, mais les juifs ne s'étaient pas vraiment trompés, car Jésus disait une chose très grave et très profonde : c'est que, désormais, le temple de Jérusalem était caduc dans sa mission et sa fonction et que le Temple véritable c'était son propre corps. Son propre corps, c'est-à-dire là encore le mystère nous entraîne plus loin que le premier sens des paroles, non seulement son corps individuel mais son corps mystique qui est l'Église. C'était donc dire que, désormais, le culte véritable de Dieu n'aurait pas lieu en un lieu précis dans ce temple de Jérusalem qui était, aux yeux des juifs, le centre du monde, mais qu'il aurait lieu dans l'assemblée des croyants, dans l'assemblée des chrétiens, dans cette Église qui est le corps même du Christ, parce que en nous le Christ est présent, en nous le Christ prie son Père, rend un culte à son Père, en nous Dieu et l'homme se rejoignent dans notre propre cœur.

C'était évidemment une parole tout à fait révolutionnaire et qui, pour les juifs, n'était pas supportable. Et même s'ils n'en ont pas saisi le sens profond, théologique, ils ont bien compris qu'il y avait là quelque chose de radicalement nouveau par rapport à la religion de l'Ancien Testament, quelque chose qui impliquait la spiritualisation du culte, qui impliquait l'universalisation du salut. Car si ce n'est plus en un lieu géographique, au cœur d'un peuple particulier, mais si c'est dans le cœur de chaque homme, si c'est dans l'humanité rassemblée autour du Christ, l'humanité sauvée qui est l'Église, que se trouve le véritable lieu de rencontre entre Dieu et l'homme, alors tout est bouleversé dans la manière dont les juifs avaient conçu les choses, eux qui croyaient être les médiateurs nécessaires et obligés, eux, leur capitale Jérusalem et leur Temple, les médiateurs obligés du salut du monde.

C'est pourquoi, en définitive, c'est à juste titre qu'ils ont reproché au Christ et à Etienne les paroles de Jésus, car il y avait là une transformation profonde de l'histoire du salut. Cela doit nous inviter à comprendre que nous sommes le temple de Dieu, chacun et tous ensemble, que c'est en nous que le Christ est présent que c'est en nous que Dieu et la terre se rencontrent, que c'est en nous que monte la prière qui sauve le monde, que c'est en nous que s'opère la rédemption du monde, parce que Dieu est réellement présent dans notre cœur. Et c'est réellement notre mission d'être la demeure de Dieu, d'être la maison de Dieu sur la terre parmi les hommes. C'est là une très grave responsabilité. Nous devons préparer notre cœur à être ce lieu où Dieu habite, ce lieu à partir du quel Dieu, sans cesse, sauve non seulement chacun d'entre nous, mais à partir de chacun d'entre nous et surtout à partir de notre communauté rassemblée, Dieu sauve l'univers, l'humanité tout entière.

 

AMEN