ILS S'ÉMERVEILLAIENT
2 R 2, 1-12 ; Mc 6, 1-6
(10 mars 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Comment ne pas s'émerveiller ?
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e voudrais vous parler de cet étonnement, de cet émerveillement dont il est question aujourd'hui dans l'évangile. En effet, vous vous souvenez peut-être vaguement de ce qu'on raconte généralement dans les cours de philosophie : l'origine de la philosophie c'est l'étonnement. Effectivement, quand on voit les philosophes anciens, ils étaient étonnés par le monde, par ce qui se passait, par le problème du mouvement, le problème du devenir de ce monde. Comment se faisait-il que toute chose grandissait et ensuite était vouée à la mort ? Et l'un de ces philosophes a dit que le début de la sagesse, c'était précisément, l'étonnement devant ces problèmes que pose le monde.
C'est vrai que la philosophie commence toujours par cet émerveillement, mais cet émerveillement, c'est l'émerveillement devant la sagesse telle qu'elle est contenue dans le monde. C'est la sagesse de Dieu, telle qu'elle nous est manifestée dans l'ordre de la création. C'est déjà un bien grand étonnement de se demander comment ce monde peut-il croître, grandir, se développer, arriver à son terme, de se demander pourquoi ce monde est à la fois gorgé de vie et de mort et que toute chose meurt alors qu'une autre reprend vie. C'est déjà une bien grande sagesse que de se pencher sur ce mystère de l'existence du monde et de la création. Pour nous, encore aujourd'hui, c'est une bien grande sagesse que de nous demander comment l'homme est fait, comment il est fait non seulement de manière visible mais dans son cœur, dans son intelligence. S'émerveiller devant tout cela c'est tout à fait légitime et généralement nous y sommes assez sensibles, si bien que, la plupart du temps, nous sommes philosophes sans le savoir.
Mais, dans l'évangile, ce n'est pas exactement de cet émerveillement-là, ni de cet étonnement-là qu'il est question. En effet, le peuple d'Israël avait connu plusieurs fois l'émerveillement et l'étonnement, et toujours dans des circonstances très précises. C'est lorsque, au milieu de la vie d'un homme ou au milieu d'un événement très important du salut, tout d'un coup, il avait été comme stupéfié, frappé d'une sorte d'immobilité et de contemplation devant un événement qui se passait, car, à ce moment-là, il savait que ce n'était pas simplement un prodige de la nature mais c'était vraiment la présence de Dieu qui, secrètement, se manifestait pour eux. Nous en avons eu encore un bel exemple tout à l'heure où Élisée sentant venir la mort de son maître, ne veut pas le quitter, car il se doute bien que s'il l'a suivi jusque-là, c'est pour continuer dans la ligne même de ce qu'il a reçu de son maître. Et que d'une certaine manière, si Élisée n'avait pas été le témoin de la mort d'Élie, il n'aurait pas pu continuer sa vocation prophétique. Pourquoi ? Car, à ce moment-là, au moment même où Élie meurt, emporté par le tourbillon de feu, Élisée voit la gloire de Dieu. Et c'est pour cela que Élie dit :" Tu me demandes une double part de mon esprit", c'est-à-dire tu me demandes de continuer à être prophète à ma place, au milieu d'Israël, mais tu ne le pourras que si tu vois comment je meurs, c'est-à-dire si tu vois cette nuée dans laquelle je suis emporté, c'est-à-dire si tu es comme Moise, si tu es pris dans la nuée sur la montagne, si tu es comme moi au moment, où j'ai été moi-même saisi par la présence de Dieu sur le Mont Horeb. Et c'est pour cela qu'Élisée s'accroche résolument sur les pas d'Élie, car il sait bien que s'il n'est pas, d'une manière ou d'une autre, atteint par la gloire de Dieu, il ne sera pas vraiment prophète. Le simple appel d'Élie, au moment où Élisée avait commencé son ministère, le simple appel d'un homme n'aurait jamais suffi.
Or c'est exactement la même chose qui arrive lorsque le Christ commence son ministère en Galilée. Et le signe de la présence de Dieu qui provoque l'émerveillement dans le cœur du peuple et autour de Lui, c'est précisément de voir que, dans la vie de quelqu'un qui est un charpentier, dont ils connaissent la famille, tout à coup apparaît quelque chose qui est proprement divin : "D'où lui viennent cette sagesse et ce pouvoir de faire des miracles ?" Voilà les deux grands points de repère, les deux grandes caractéristiques qui permettent de repérer la présence de Dieu. La sagesse, non pas simplement cette sagesse qui est répandue dans l'organisation du monde et dans la structure des choses et qui fait notre émerveillement au plan naturel, mais la sagesse comme la présence vivante de Dieu qui se fait connaître. Et par conséquent, lorsque les hommes s'émerveillaient de Jésus : "D'où lui vient cette sagesse ?", cela veut dire : "D'où lui vient cette capacité qu'Il a de nous faire comprendre vraiment le mystère de Dieu ? Et d'où lui vient ce pouvoir de faire des miracles," c'est-à-dire : "D'où lui vient cette force qui fait immédiatement intervenir la puissance de salut de Dieu". Et c'est là qu'est l'émerveillement.
Et si l'émerveillement au plan de la nature, de la contemplation des choses de ce monde peut déjà nous plonger dans cette perplexité profonde et cette interrogation continue sur notre propre destin et sur la destinée du monde, à quel point, davantage, l'émerveillement devant la sagesse de Dieu et la capacité des miracles devrait éveiller en nous une interrogation qui n'est plus simplement sur le monde ou sur les choses, mais sur le rapport de Dieu avec chacune de ces choses, de ce monde et avec chacun de nous. C'est pourquoi, lorsque cet émerveillement qui semble, au premier mouvement, se retourner pour devenir une sorte de banalisation du personnage de Jésus en disant : "Mais, après tout, on le connaît et l'on ne veut pas accueillir son message", à ce moment-là c'est l'émerveillement du Christ, mais un émerveillement qui est comme inversé, c'est l'émerveillement de Dieu qui ne peut pas comprendre que l'homme ne veuille pas devenir son ami et qu'Il ne soit pas accueilli comme Messie.
Dans cet émerveillement réciproque du Christ devant l'incrédulité de ses compatriotes et des compatriotes qui s'émerveillent d'abord et ensuite durcissent leur cœur, est compris tout le sens profond de notre vie chrétienne. Est-ce que cet émerveillement de notre cœur, cette grâce de notre baptême, cette présence de Dieu qui a été manifestée en nous, par sa sagesse et par le pouvoir de nous sauver, nous entraîne dans un émerveillement qui est l'interrogation, le désir de scruter le cœur même de Dieu ? ou au contraire, est-ce que cet émerveillement, en nous, se retourne dans une sorte de carapace qui nous fait banaliser Dieu, qui ne nous permet plus d'en apercevoir toute la force d'intervention ? A ce moment-là, nous devenons passibles de cet émerveillement du Seigneur émerveillement terrible et tragique car Il ne comprend pas que nous puissions ne pas l'aimer.
Frères et sœurs, au cours de cette eucharistie, en recevant ce corps et ce sang, demandons-nous : "D'où viennent vraiment cette sagesse et ces miracles que le Christ nous a donnés et qu'Il ne cesse de renouveler pour nous.
AMEN