LE REGARD MISÉRICORDIEUX DE DIEU
Dt 4, 5-9 ; Lc 19, 1-10
(18 mars 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Fragilité accueillante
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I |
l arrive parfois frères et sœurs, que les Pères de l'Église aient des interprétations des textes bibliques qui aujourd'hui ne conviendraient guère dans un traité d'exégèse contemporaine. Dans le cas de Zachée, je voudrais simplement rapporter la manière dont saint Augustin lui-même a fait l'exégèse de ce texte, d'un tout petit détail à vrai dire : celui de Zachée sur le sycomore.
La raison pour laquelle Zachée grimpe sur le sycomore, c'est évident, il est petit de taille, Luc nous l'indique lui-même. Entre parenthèses, c'est assez périlleux car si l'on sait qu'un sycomore est un figuier, et qu'on connaît la légendaire fragilité des branches de figuier, normalement, cela aurait dû se terminer par une catastrophe, Zachée tombant au milieu de la foule, et reposant sur le tapis des gens qui étaient à ses pieds. Passons sur ce détail.
Saint Augustin veut dire quelque chose de très beau. Il assimile la montée de Zachée sur l'arbre, à l'élévation du Christ sur la croix. De même que le Fil de l'Homme a été élevé, pour que dans cette situation il soit la source du pardon pour toute l'humanité, de même Zachée a été élevé sur le sycomore pour pouvoir apercevoir Jésus et être transformé dans son cœur comme l'indique la suite du récit.
C'est très beau et très juste, parce qu'on ne peut avoir le sens véritable du péché que lorsqu'on le regarde avec le regard du Christ sur la croix. C'est ce regard miséricordieux du Fils portant le péché du monde qui révèle à l'humanité la dimension et l'insondable profondeur de son refus de Dieu et de son péché. C'est précisément dans ce regard que le Christ porte sur le péché du monde que s'accomplit notre rédemption. La démarche du pécheur, pour qu'il soit pardonné, c'est essentiellement d'être conduit par la grâce à adopter le même regard que le Christ sur le péché. On le sait bien, si nous n'avions qu'un regard cru et lucide sur le péché, soit personnel, soit collectif, il y aurait vraiment de quoi désespérer. C'est pourquoi l'Antiquité païenne et un certain paganisme moderne n'ont plus du tout le sens du péché. Avoir le sens véritable, la perception réelle du péché est une chose si terrible et si désespérante que cela devrait toujours mal finir. Quand l'homme voit en face son péché, s'il est seul, il sait qu'il n'y peut rien, et que nous ne sommes pas capables de nous pardonner à nous-même. Devant ce côté presque irrémissible du péché à échelle humaine, il y a vraiment de quoi perdre cœur.
Or c'est précisément la grâce qui est faite à Zachée : il commence déjà à adopter le regard de Jésus sur son propre péché. C'est cela que veut dire saint Augustin. Au moment même où le pécheur se convertit, c'est que déjà il est capable de regarder son propre péché avec le regard miséricordieux du Christ sur lui-même.
Frères et sœurs, c'est évidemment la démarche à laquelle nous sommes invités en ce temps de carême. Si effectivement l'exercice de l'examen de conscience est un exercice tellement rébarbatif et finalement peu intéressant, comme le disait Bernanos, "ce qui tue le péché, c'est sa monotonie" et c'est bien vrai, si l'examen de conscience a généralement un aspect si rébarbatif, c'est parce que nous pensons qu'il s'agit de notre conscience examinant notre conscience de pécheur. Et là, évidemment, c'est une impasse. Mais si l'on comprend l'examen de conscience et le regard sur notre propre vie comme déjà l'anticipation du regard de Dieu qui pardonne notre péché, à ce moment-là c'est non seulement possible et supportable, mais tout simplement souhaitable.
AMEN