LE JEU SUBTIL DE LA CURIOSITÉ ET DE LA GRÂCE

Dt 4, 5-9 ; Lc 19, 1-10

Mercredi de la troisième semaine de carême – A

(2 mars 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

ette page ressemble un peu à une image d'Epinal. Cet homme qui est poussé par la curiosité, qui se précipite avec ce regard un petit peu indifférent, un peu goguenard, cet homme qui au fond, ne croit pas à grand-chose, et qui finalement à sa grande surprise, perché sur son sycomore, ne craignant pas tellement le ridicule, va approcher Jésus et le recevoir chez lui (quoique dans un sycomore les feuilles sont tellement épaisses qu'on est bien caché et je pense que cela fait aussi partie du récit que Jésus devine la présence de Zachée, alors qu'en réalité, Zachée était plutôt discret dans son sycomore). En tout cas, il est touché par cette rencontre avec Jésus, et immédiatement, quand Jésus s'invite, non seulement il l'accueille avec joie, mais il l'invite à table, et là, il se convertit.

Evidemment, la conversion paraît très simple, il a rencontré Jésus, ça l'a touché, il a changé de vie et tout va bien. C'est toujours bon de relire cet épisode pendant le carême parce que cela remonte le moral, on sait que nous, on ne sera pas capable de faire ce que Zachée a fait, mais il reste un sorte de prototype, c'est pour cela que je parlais d'image d'Epinal. Mais pourtant, derrière cette structure du récit qui est assez simple et voyant, un peu la caricature à gros traits, il y a une deuxième chose que je trouve beaucoup plus belle. C'est que Dieu est capable de rencontrer l'homme à la fois dans cette ambiguïté à la fois de la curiosité, qui est la forme de désir la plus superficielle qui soit, c'est le côté "France-soir " de Zachée, il veut voir qui est ce Jésus dont on parle. C'est comme quand on va voir Jean-Paul II ou Mère Térésa, ce n'est pas nécessairement la foi enracinée dans la primauté pontificale ou la sainteté chrétienne. Et en même temps, Dieu se prend au jeu du désir apparemment si superficiel. Je pense que là, cela touche quelque chose de très profond en nous, parce qu'il y a les deux aspects. Pourquoi sommes-nous chrétiens ? Il y a les deux : on a toujours fait comme ça dans la famille, les arguments traditionnels, et finalement comme ça on a une espèce d'identité qui nous différencie des algonquins et des animistes etc… Et puis, en même temps, il y a au cœur même de ces motivations assez superficielles, quelque chose qui ne dépend pas de nous et c'est par là où Dieu nous accroche.

Autrement dit, c'est en allant gratter sous l'aspect image d'Épinal, que nous finissons par trouver la manière subtile de la manière dont Dieu s'y prend. Dieu, avec nous, est bien obligé de passer par la croûte et la superficie pour arriver au cœur. C'est une loi assez profonde de notre vie spirituelle de savoir qu'à la fois nous sommes aux deux niveaux, une sorte de curiosité religieuse (mon père, parlez-nous du sacré ? c'est vraiment la mondanité dans toute son horreur), et en même temps, dans ce désir, il y a déjà quelque chose de l'infini de Dieu. C'est dans la mesure où petit à petit nous avons le souci de déjouer les deux niveaux. Finalement, c'est bien là le problème. Si nous alignons noir sur blanc, sur une feuille blanche ce pourquoi nous sommes chrétiens, cela ne convaincra pas grand monde, ce sera à peu près comme Zachée quand il monte sur son sycomore. Faites l'essai, vous verrez.

Et puis, cependant, au cœur de tout cela, il y a l'emprise de la grâce. C'est autre chose, c'est le "viens, il faut que j'aille demeurer chez toi". La manière dont on le traduit, c'est comme on peut, mais la présence et l'appel ne dépendent pas de nous.

C'est un peu une manière d'approcher notre itinéraire pendant le carême. Si nous voulons tout de suite entrer dans une sorte de domaine de la perfection, de l'achèvement, d'être conforme à toutes les représentations que nous nous faisons de nous-même, de nos efforts, ça n'aboutira à rien. Si au contraire, nous arrivons petit à petit à déjouer tout ce jeu de la curiosité, d'un intérêt un peu du style de calmer des peurs des angoisses, etc … pour découvrir à travers tout cela le jeu subtil mais réel de la grâce de Dieu et de son salut, à ce moment-là, je crois que nous sommes sur la bonne route, et qu'on peut descendre du sycomore pour accueillir Jésus.

 

AMEN