JEU DES REGARDS
Dt 4, 5-9 ; Lc 19, 1-10
Mercredi de la troisième semaine de carême - C
(10 mars 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Plaine de Jéricho
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rères et sœurs, il est étonnant que ce soit un petit homme caché au fond de la foule, monté sur un sycomore, qui capte toute notre attention. J'aurais voulu avec vous procéder à tout un jeu de regards entre la première lecture et l'évangile. Vous avez entendu la première lecture qui commence par un verbe à l'impératif : "Vois !" Vois comment le Seigneur est venu te recréer comme une chose nouvelle et te sauver. Et vois comment toi, maintenant, par tes actes (cela s'appelle la morale), tu vas répondre à cette œuvre de salut dont tu es le bénéficiaire, car je te propose de participer à cette œuvre de salut. Non seulement vois, mais après "aux yeux des peuples". Le fait que maintenant tu fasses partie de cette œuvre de salut cela va avoir des conséquences vis-à-vis des peuples aux alentours qui vont te voir dans cet état de bénéficiaire de ce salut et participant à cette œuvre de salut. Aux yeux des peuples, cela va changer leur regard sur toi et petit à petit ils vont se dire : comment tout cela fonctionne-t-il ? Qui est ce Dieu ? Qui est ce peuple ? Pourquoi sont-ils si sages et si avisés ?
Maintenant nous nous transportons dans l'évangile et que se passe-t-il ? Il y a eu avant l'arrivée de Jésus dans Jéricho une œuvre de salut c'est l'aveugle (on est toujours dans le vu et le non-vu), cet homme qui voit et qui a été guéri par Jésus. Voilà un homme qui a bénéficié des œuvres du salut par Jésus, qui est guéri, et qui ne peut pas s'empêcher de courir partout, d'aller devant Jésus, de se précipiter dans Jéricho pour dire : regardez, je vois ! Il y a tout le jeu entre le regard et l'ouïe, et l'on entend que Jésus a donné à voir à un aveugle. Bien sûr, cela ne tombe pas dans l'oreille d'un sourd, c'est-à-dire les gens de Jéricho et plus particulièrement chez ce petit homme qui depuis des années se donne à voir, c'est un homme public, puisque c'est lui qui récupère l'argent, il se laisse voir malgré sa petite taille. Tout le monde le reconnaît, tout le monde le voit et tout le monde le quitte, on le fuit comme la peste parce que c'est lui qui est chargé de récupérer les impôts.
Voilà que là aussi, il y a tout un jeu de regards puisqu'aux yeux de Zachée, l'œuvre de Dieu se laisse voir : c'est Jésus. Ce qui est magnifique, c'est que l'œuvre de Dieu n'attend pas que je change pour s'offrir à moi. Et Zachée est bénéficiaire du salut de Dieu avant même d'avoir décidé de changer sa vie.
Là encore, comme dans la première lecture, c'est parce que Jésus jette un regard nouveau sur Zachée, qu'il ne le voit pas simplement circonscrit par son péché et ses mauvaises œuvres, que Zachée est interpellé par cette œuvre de salut et qu'il s'interroge : qu'est-ce que je peux faire pour changer ? C'est là qu'il dit : je vais donner la moitié de tout ce que j'ai volé dans la caisse, et la suite. En fait, ces deux textes nous plongent véritablement dans le carême. Le carême n'est pas d'abord de se demander ce que je peux faire pour avoir une vie plus morale. Le carême c'est avant tout, comme Israël dans le désert et comme Zachée, de découvrir que nous sommes déjà bénéficiaires de la grâce et du salut de Dieu. Et dans un deuxième temps, touchés profondément par le salut et la grâce de Dieu, de nous demander : qu'est-ce que je peux faire pour répondre à Dieu ? c'est la première chose, et la deuxième c'est de découvrir d'une manière émouvante que nous sommes maintenant aussi participants de l'œuvre de Dieu, ce qui est absolument inouï et hallucinant. Si l'on s'en rendait compte … et c'est sans doute pour cela qu'on ne veut pas s'en rendre compte, nous en aurions le vertige.
Tout est affaire, et c'est la deuxième méditation que je vous donne pour ce temps de carême, tout est affaire de commensalité. Nous, et cela nous pourrit la vie, nous on part toujours du principe : j'attends que l'autre change pour me mettre à table avec lui. Le fait que je me mette à table avec un tel est la preuve que les choses ont déjà commencé à changer entre lui et moi et que je peux enfin commencer à me montrer avec cette personne. Frères et sœurs, heureusement que Dieu ne fonctionne pas de cette manière, parce que personne ne communierait, pas plus vous que les prêtres, personne ne communierait à la table du Seigneur.
C'est cela profondément la révolution de l'épisode de Zachée. Le changement de notre cœur ne se fait pas tout seul, il commence à partir du moment où nous l'ouvrons à la grâce de Dieu. C'est ce travail de commensalité, du fait que nous marchons l'un à côté de l'autre qui fait qu'au fur et à mesure, nous changeons.
J'en viens à la conclusion : c'est la question du témoignage du chrétien dans le monde qui est le nôtre. Je crois que c'est cela ce que nous disent ces deux textes. "Aux yeux des peuples", que vont-ils penser de vous ? En fait, les gens vont voir la manière dont nous sommes capables de recevoir la grâce de Dieu et ce que nous en faisons. Mais cela ne marche jamais parce que nous sommes tous profondément des pécheurs. Et vous avez raison. Ce dont nous avons à témoigner ce n'est pas la régularité ou l'exactitude de notre moralité par rapport au don de Dieu car nous n'y arriverons jamais. Mais ce dont nous avons à témoigner à la face du monde, c'est que Dieu est un Dieu de pardon, et que Dieu n'attend pas que nous changions pour nous donner son pardon. Dieu vient avant tout cela à notre rencontre. C'est un message extrêmement important à annoncer au monde. Pourquoi ? Pas uniquement parce que cela nous permet de dire : oui, l'Église est pécheresse, il y a des prêtres qui font des choses monstrueuses aux Etats-Unis, en Allemagne, en France, ce n'est pas pour nous dédouaner.
C'est pour apporter une espérance à tous ceux qui nous entourent et qui très souvent, sont sans espérance et cachent ce désespoir à travers une vie qui n'est pas tellement plus immorale que la nôtre, mais à travers un consumérisme, et on met le mouchoir dessus. Ils ne sont pas pires que nous mais dans le désespoir, ils mettent tout cela de côté, ils font ce qu'ils peuvent. Cela rejoint tout le travail de certains philosophes qui essaient d'ériger une morale de type chrétien mais sans Dieu. Ils ont un mal fou à y arriver, mais ils pensent qu'on peut tenir debout tous seul. Frères et sœurs, c'est ce que nous avons à annoncer à tous ceux qui nous entourent : un Dieu véritablement miséricordieux, un Dieu qui n'attend pas que nous lui demandions pardon pour déjà nous adresser cette parole : c'est chez toi, dans ton coeur que je veux demeurer aujourd'hui.
AMEN