COMPASSION ILLUSION ET PARDON VÉRITÉ

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – A

(26 février 2008)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, depuis le philosophe Jean-Jacques Rousseau qui a profondément changé les mœurs et les réactions des sociétés dites modernes, le sentiment humain le plus fondamental, c'est la compassion. Pour Jean-Jacques Rousseau, c'est même un sentiment tellement humain qu'on le trouve déjà chez l'animal, c'est le fait que tout à coup, quand on se trouve devant quelqu'un qui souffre, surtout s'il est de la même espèce humaine que nous, le critère qui fait que nous sommes humains, c'est que nous compatissons. Et depuis, la compassion est devenue dans les sociétés un des plus grands moteurs sociaux et politiques. On le voit bien, il y a tout un aspect de la vie politique aujourd'hui qui donne à plein dans le compassionnel. Il faut être proche des gens, d'ailleurs, on ne sait pas toujours si c'est être ou paraître, mais en tout cas, il faut faire comme si on était proche des gens. Il faut participer à la souffrance, il faut se montrer compréhensif et on a l'impression à certains moments que tous les discours que l'on entend c'est beaucoup plus que "je vous ai compris", c'est je compatis. C'est donc une des clés d'ailleurs un tout petit peu dangereuse du pouvoir, puisque le pouvoir vous tient par la compassion. Puisque je compatis à votre souffrance, c'est donc que je suis le plus à même de vous gouverner et de vous conduire pour votre bien.

On pourrait effectivement relire la parabole que nous venons d'entendre à la lumière de ce sentiment exalté par Jean-Jacques Rousseau de la compassion. On pourrait dire que le défaut de cet homme à qui l'on a remis la grande dette, c'est qu'il a été lui-même bénéficiaire de la compassion de celui à qui il devait tant d'argent, une somme faramineuse, alors qu'il n'a pas mis en œuvre le même sentiment pour celui qui lui devait quatre sous et qu'il a fait mettre en prison. De fait, il n'est absolument pas compatissant puisqu'il n'a même pas réalisé la disproportion des deux dettes celle que lui devait et celle que son compagnon lui doit, et alors qu'il a bénéficié d'une compassion extraordinaire, il est si peu compatissant pour l'autre qu'il lui inflige un châtiment pratiquement égal à celui qu'il aurait dû recevoir. On serait là dans le conflit entre compassion et refus de compassion. Le problème du pardon serait simplement : je te comprends, et je vais être gentil avec toi. De fait, beaucoup de gens aujourd'hui croient que le pardon c'est en réalité de la compassion, comme si Dieu tout à coup nous disait ; je me mets à votre place, vous êtes des pécheurs, mais finalement, je le comprends bien, je compatis.

Or, c'est très compliqué, que veut dire la compassion ? Cela veut dire : il pourrait m'arriver la même chose. Je te vois souffrir et cela éveille en moi le sentiment qu'à moi aussi cela pourrait m'arriver, et comme pour conjurer le fait que cela puisse m'arriver, je vais être compatissant avec toi. C'est une sorte de comportement presque magique : si je suis proche de toi dans la souffrance, à ce moment-là, peut-être que j'y échapperai moi-même. Entre nous soit dit, c'est peut-être une des clés de la parabole. Parce qu'effectivement à partir du moment où le premier a échappé au châtiment, qu'il a bénéficié de la compassion, il est hors de cause, il ne risque plus rien. Pourquoi serait-il compatissant puisque maintenant il sait que le débiteur auquel il devait cette somme folle lui a tout remis ? Pourquoi se sentirait-il en danger vis-à-vis de l'autre ? Non, l'autre lui doit quelque chose, c'est la justice, qu'il paie!

On est là sur un terrain extrêmement miné et dangereux. On peut relire cette parabole à la lumière de la compassion : celui pour qui on a eu de la compassion n'en a pas pour les autres et donc, on comprend que le premier revienne et dise : maintenant, tu vas payer beaucoup plus cher que tu ne le pensais.

Je pense que le pardon n'est pas exactement fondé sur la compassion au sens de : cela pourrait m'arriver ! Evidemment, quand on pardonne à quelqu'un, cela ne veut pas dire : moi aussi je pourrais te faire ce mal. Quand on pardonne à quelqu'un on reconnaît "le" mal tel qu'il a été accompli, ou l'injustice telle qu'on l'a subie. Par conséquent, je ne pardonne pas parce que moi aussi je pourrais faire des bêtises. Si l'on appliquait ce raisonnement strictement, Dieu ne pourrait jamais pardonner. Dieu ne pourrait pas pardonner par compassion parce que lui-même ne se sent pas exposé au péché, par conséquent, pourquoi pardonnerait-il si c'était par compassion ? Si c'était que Dieu disait mon pauvre homme, tu es capable de manger toutes les pommes du paradis, et bien moi aussi je serait peut-être capable de manger les pommes du paradis, donc je te pardonne d'en avoir mangé une. Si c'était cela la dynamique du pardon chrétien, si on le réduisait à la compassion, ou au fait de sentir qu'on pourrait aussi tomber dans le même piège, le pardon chrétien serait un immense mouvement de complicité pour dire : tu as péché, mais finalement, ce n'est pas grave, parce que cela pourrait nous arriver à tous. Le pardon n'est pas une complicité parce que cela pourrait nous arriver. Nous n'avons pas à pardonner parce que nous aussi nous pourrions pécher.

Le pardon est quelque chose de beaucoup plus radical qui ne porte pas sur ce qu'on pourrait faire et qui pourrait nous arriver. La pardon porte sur ce qui est arrivé : tu as été injuste vis-à-vis de moi, tu m'as fait du tort, mais ce que je comprends c'est la détresse dans laquelle tu te trouves à cause de ton péché, par parce que cela pourrait m'arriver, mais à cause de la situation dans laquelle tu t'es mis. C'est beaucoup plus que de se mettre en face de l'autre parce que cela pourrait m'arriver, mais c'est me mettre à la place de l'autre purement et simplement. C'est beaucoup plus difficile. C'est pour cela aussi que l'exercice du pardon n'a rien à voir avec la compassion. Beaucoup de gens faussement affectifs donnent parfois l'impression de pardonner, mais en réalité, à qui le pardon profite-t-il ? Il faut être très lucide là-dessus.

Le pardon n'est pas une espèce de complicité avec : ça peut nous arriver à tous d'être pécheurs. Si c'était cela la justification du pardon, ce serait le pire de tout, ce serait pervers. Le pardon c'est au contraire le constat de ce qui est arrivé, et à ce moment-là l'(homme à qui il a été pardonné beaucoup cela veut dire simplement qu'il n'a jamais constaté le pardon. Donc, il n'a jamais vu l'état d'injustice dans lequel il était. Il a essaye de jouer de la compassion vis-à-vis du maître, mais le maître na pas pardonné pour les mêmes raisons que lui-même l'homme débiteur de plein d'argent, le lui suggérait de le faire. C'est tout autre chose.

Frères et sœurs, autant la compassion peut être une école d'illusion sur nos relations humaines, noyer tout dans la compassion, sur le sentiment que cela pourrait nous arriver, autant le pardon c'est le sentiment réaliste de ce qui est arrivé. C'est la constatation des dégâts, de ce qui est abîmé, et je ne pardonne pas parce que cela pourrait m'arriver à moi aussi, ce n'est pas sous la menace que je pardonne, mais parce que je reconnais qu'effectivement dans la détresse où est l'autre il n'y a pas d'autre moyen pour assainir la situation que cet acte de liberté absolue dans laquelle je pardonne.

C'est pour cela que lorsque Jésus a annoncé ces paraboles sur le pardon, celle-ci et beaucoup d'autres, il ne venait pas dire : oh ! je vous comprends, Dieu sait que vous êtes faibles, tout cela c'est de la réinterprétation romantique qui n'a aucun intérêt. Ce n'est pas Dieu vous comprend, mais c'est que Dieu a vu. C'est pour cela que dans l'Ancien Testament, on dit : "J'ai vu ta détresse". Ce n'est pas : ça pourrait m'arriver ! mais c'est : j'ai constaté les dégâts et la destruction qu'il y a, et parce qu'il y a destruction, et que normalement on ne peut pas s'en sortir, c'est là que ma puissance divine peut faire naître le pardon.

Frères et soeurs, comme chrétiens, c'est de cela que nous avons à témoigner. Tout le reste, cela peut être très joli, très apitoyant, très compatissant, mais ce n'est pas la vérité du pardon.

 

AMEN