LA RÉCONCILIATION

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – A

(5 mars 2002)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, le Carême est le temps du par­don. C'est le temps de la réconciliation, c'est le temps du sacrement de réconciliation. Ré­conciliation avec Dieu par le pardon de nos péchés, nous le disions déjà le jour du mercredi des Cendres : "Nous vous en supplions, laissez-vous réconcilier avec Dieu ". Mais réconciliation avec Dieu qui n'est pas indépendante de la réconciliation avec nos frères, non pas selon une mesure un peu rigide, c'est dans la mesure où nous avons pardonné à nos frères que Dieu nous pardonnera, et si nous ne pardonnons pas, Dieu ne nous pardonnera pas. Je ne crois pas qu'il faille entendre cette parabole de cette manière un peu quan­titative, mais c'est une ambiance de réconciliation, c'est une vie réconciliée, une vie pardonnée. Nous ne pouvons parler de pardon entre Dieu et nous que si nous vivons profondément notre vie comme un par­don, comme une rémission, comme une réconcilia­tion, comme une Alliance. Comment pourrions-nous recevoir dans notre cœur cette réconciliation de Dieu, si nous ne sommes pas pénétrés au plus profond de nous-mêmes par cet esprit de réconciliation.

C'est pourquoi il est si important, si décisif que nous établissions des liens de paix avec tous nos frères, tous ceux qui nous entourent afin que nous parvenions à mettre à jour, mettre au clair et en paix, toutes les difficultés, les amertumes, les rancunes, justifiées ou pas, que nous pouvons avoir les uns pour les autres. Demander pardon à nos frères de notre attitude à leur égard, accepter de pardonner du fond du cœur à leur attitude à notre égard. Pardonner, c'est à la fois, ne pas garder rancune pour le mal qui nous a été fait, mais c'est aussi important de reconnaître le mal que nos avons fait. Il y a des gens qui pardonnent aux autres le mal qu'ils leur font ! C'est une solution un peu économique, mais profondément hypocrite. Il faut que nous commencions par nous reconnaître nous-mêmes débiteurs avant de remettre les dettes aux autres. Jésus nous l'a dit : " Quand tu apportes ton offrande à l'autel si tu te souviens que ton frère quel­que chose contre toi, non pas que toi tu as quelque chose contre lui, bien sûr, cela aussi, mais si ton frère a quelque chose contre toi, va d'abord te réconcilier avec ton frère ". Il faut que nous cessions de faire ce que font certaines personnes qui viennent confesser le mal qu'on leur a fait. Nous devons d'abord prendre conscience du mal que nous nous faisons, ces torts que nous faisons aux autres et dont parfois nous évi­tons de prendre conscience, dont nous faisons l'éco­nomie. Nous nous centrons sur nos propres malheurs et éventuellement, acceptant de pardonner aux autres le mal qu'ils nous font, mais ne songeant pas à com­mencer par leur demander pardon pour le mal que nous, nous leur faisons. Il y a une attitude d'abord de vérité que nous devons avoir dans notre cœur, c'est la première attitude du Carême. Vérité de ce que nous sommes concrètement, très précisément, par rapport à chacun de nos frères, et Dieu qui ne cesse de pardon­ner, de se réconcilier avec nous, ne peut se réconcilier avec nous que si nous vivons intensément, radicale­ment, profondément, cette réconciliation dans notre propre vie, en reconnaissant d'abord notre péché, nos torts, nos fautes, surtout celles que nous n'aimons pas voir, celles sur lesquelles nous faisons l'impasse. En un certain sens, on peut dire qu'il est plus difficile d'obtenir le pardon des fautes dont nous n'avons pas conscience, que de celles dont nous avons conscience. Car même si nous sommes endurcis dans nos fautes, dès que nous en avons conscience, nous pouvons toujours essayer d'entreprendre un mouvement de conversion. La pire situation, c'est de nous aveugler sur nos propres fautes, de ne pas les voir, parce qu'à ce moment-là, comment pourrions-nous les corriger ? Comment pourrions-nous demander pardon, si nous nous sommes établis dans une bonne conscience qui recouvre de fait, pas mal d'erreurs, de fautes, d'égoïsme, de torts. Se mettre au clair avec sa propre vie, c'est un effort exigeant et nécessaire, fondamen­tal. Après cela nous pouvons demander pardon et pardonner, nous pouvons avec les mains remplies de tous ces fruits de pardon demandé et accordé, venir vers Dieu pour confesser notre péché et obtenir de Lui la réconciliation.

La réconciliation est donc quelque chose de vaste qui recouvre toutes nos relations avec Dieu, certes, mais aussi avec nos frères, et plus particuliè­rement celles dont nous ne sommes pas conscients et vis-à-vis desquels il faut faire cet effort d'approfon­dissement, d'illumination. C'est à cela aussi que sert la rencontre avec un prêtre qui peut nous aider, avec un regard qui n'est pas entaché de nos propres préféren­ces, avec un regard objectif, neutre, bienveillant cer­tes, mais exigeant aussi, ce prêtre peut nous aider à y voir clair dans notre cœur que nous aimons mieux souvent laisser dans un flou artistique. Alors, cette démarche de conversion exigeante, qui doit aller pro­fond dans notre cœur, c'est le moment. Le temps du Carême est fait pour cela, pour que nous nous recon­naissions tels que nous sommes, en face de nos frères et en face de Dieu, et que nous puissions à ce mo­ment-là recevoir cet amour que Dieu nous donne, malgré nos fautes, malgré nos péchés, à condition que nous sachions humblement les reconnaître et en de­mander pardon à nos frères, et à Dieu Lui-même.

 

 

AMEN