VOICI QUE JE FAIS TOUTES CHOSES NOUVELLES
Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35
Mardi de la troisième semaine de Carême- B
(28 mars 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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I |
l y a une chose intéressante dans l'image qui sous-tend le récit de Jésus sur le pardon, c'est que les deux débiteurs, celui qui doit dix mille talents, et l'autre qui doit cent deniers, deux sommes qui n'ont aucun rapport l'une avec l'autre, tous les deux commencent leur supplication par cette phrase : "Consens-moi un délai". Vous me direz, c'est normal, quand on a des dettes, on essaie de jouer les prolongations. Mais, même avec cela, le sens du pardon est indiqué. Au fond, aucun des deux débiteurs n'ose demander : "Remets-moi complètement la dette". C'est trop clair, vu les dettes qu'il a il ne pourra jamais rembourser, le second à la limite pourrait le demander, car c'est encore une somme raisonnable. Mais aucun d'entre eux ne dit : "Éteins ma dette". Pourquoi ? Parce que en fait la plupart du temps devant le pardon, il n'ose pas y croire. Le pardon est à peine croyable, le pardon c'est non seulement la remise de la dette, mais c'est pouvoir dire désormais les relations que nous avons toi et moi sont telle qu'un avenir est à nouveau ouvert. Ainsi, quand les deux débiteurs disent simplement : "Consens-moi un délai ?" ils disent : "Laisse encore un peu d'avenir, même s'il est grevé par le passé". C'est cela le sens du délai. En fait, quand on demande un délai, on sait ce qu'il y a derrière, on sait les dettes qu'il y a à rembourser, et l'on demande simplement que le temps qui va nous être laissé permette de souffler, de manifester la bonne volonté, et de faire quelques pas pour améliorer la situation. Mais au fond, c'est un avenir déjà constitué par le passé, c'est un avenir déjà marqué par tout ce qui a eu lieu auparavant. Ce que fait le maître, celui à qui l'on devait le plus d'argent, il fait exactement ce qu'est la démarche de pardon, il ne dit pas : "je vais essayer de te prolonger ton état de survie, mais je te remets ta dette, c'est-à-dire, je crée cette nouvelle situation entre toi et moi, avant tu étais débiteur, je pourrais à la limite te consentir un délai qui montrerait que tu es débiteur, et que tu as encore un peu de quoi tenir la tête hors de l'eau, mais là, tu n'es plus débiteur. Donc, quand je te pardonne, je t'ouvre un avenir qui n'est plus grevé par le passé". Nous avons terriblement du mal à le croire. D'ailleurs, c'est cela qui est très intéressant, c'est que le serviteur à qui il est remis toute sa dette a tellement de mal à réaliser la nouveauté de la situation qu'il n'est pas fichu de l'appliquer à ce pauvre type qui ne lui doit que cent francs. En fait, le vrai péché de celui qu'on appelle le débiteur impitoyable, c'est de ne pas croire au pardon, ce n'est pas d'être avare sur ses sous, quand on vous a remis une dette de vingt cinq millions, vous n'allez pas réclamer cent francs !
C'est exactement cela qui se passe. En réalité le péché, c'est de n'avoir pas cru au pardon de Dieu. C'est une des choses les plus courantes qui existe aujourd'hui. J'ai déjà cité ce petit mot de Sempé, on voit dans une caricature, un petit monsieur sur une montagne qui dit : "j'ai toujours pardonné à ceux qui m'ont offensé, mais j'ai gardé la liste" ! C'est exactement le problème, on garde la liste, on laisse encore le poids du passé grever la vie, on n'est pas capable de penser qu'avec Dieu, il peut y avoir un avenir neuf. Il n'y a pas de nouveauté d'espoir qui ne commence par la nouveauté d'un pardon, d'un avenir ouvert par un pardon radical.
Et c'est pour cette raison que nous lisons ces textes sur le pardon pendant le carême, ce n'est pas d'abord simplement pour nous torturer la conscience et de découvrir ce qu'on a fait et pas fait. C'est d'abord pour nous ouvrir à cette nouveauté radicale, cette nouveauté d'existence comme pardonnés, c'est là toute la difficulté. Et le premier pas de la conversion, c'est d'y croire, et la plupart du temps, nous, nous faisons de la conversion terriblement conditionnée par le passé. Au fond, nous sommes comme la Du Barry sur l'échafaud : "Encore une petite minute, Monsieur le bourreau" ! Mais cela ne marche, cela ne pardonne pas, cela ne donne rien, cela ne crée rien de neuf, or c'est cela que le Christ est venu annoncer : "Voici que je fais toutes choses nouvelles".
Alors, frères et sœurs, qu'en ce moment où autant dans l'Église qu'au niveau universel, que dans notre cœur, au plan de ce que nous sommes et de notre propre vie, il est tout le temps question de pardon, ne nous trompons pas de place, ne comprenons pas le pardon comme une sorte de gestion du passé, au plus juste, avec des délais, et des atermoiements, des sortes de réductions d'agios ! Il n'y a pas de pardon chez les banquiers, voilà, ce n'est pas de leur faute, c'est leur métier. Mais ne gérons pas le pardon comme des banquiers. Si effectivement nous essayons de retrouver cette dynamique profonde de Dieu qui seul est capable de créer de la nouveauté dans nos vies, peut-être qu'à ce moment-là on comprendra et le pardon, et notre pardon mutuel les uns aux autres. Mais si on comprend simplement le pardon comme "effacer la dette", c'est-à-dire essayer de survivre dans une situation où le bien et le mal et la clarté des relations n'est pas faite, là nous risquons d'être à côté.
AMEN