LE DÉBITEUR IMPITOYABLE

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – A

(16 mars 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

'est le commentaire de cette demande du No­tre Père : "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés !" le fait que nous lisions ce texte en ce temps de carême nous ramène à cette question première qui devrait être au cœur même de notre dé­marche de pénitence. Avons-nous mesuré, gardons-nous dans le cœur cette vérité fondamentale que nous sommes des êtres pardonnés ?

Voilà ce qui est le fond même de la procla­mation, dans nos vies, de la miséricorde de Dieu. L'homme est un être qui veut vivre, un être qui veut agir, un être qui, par tout ce qu'il est, a tendance à essayer de prendre en main sa vie. Et notre civilisa­tion contemporaine n'a fait qu'accentuer, de façon presque outrancière, cette dominante de l'activité et du vouloir humain. C'est ce que l'on a appelé dans certaines philosophies la volonté de puissance. Or la volonté de puissance c'est de vouloir, d'une certaine manière, que nous soyons ou que nous nous disions être à l'origine de nous-même. Et parce que nous vi­vons dans ce monde, parce que nous en sommes soli­daires et que nous respirons cet air du monde par tous les pores de notre vie, de notre action, nous pensons aussi un peu la même chose.

Nous avons un tel culte de la volonté, du vouloir. Nous assimilons si facilement la vie chré­tienne à un effort, une domination de soi-même par soi-même, nous assimilons si facilement l'ascèse à un pouvoir sur soi-même, sur son corps, sur sa pensée ou son énergie. Bref nous ne nous rendons pas compte à quel point nous sommes devenus qui, même spiri­tuellement, avons toujours la tentation de nous créer nous-mêmes, de nous sauver nous-mêmes, de nous affirmer nous-mêmes. Et en faisant cela nous sommes exactement dans les mêmes sentiments que ce servi­teur qui sort de chez son maître qui lui a remis une dette et qui oublie tout d'un coup qu'il ne vit que sur la miséricorde du maître. Nous oublions tout à coup que notre vouloir, que notre manière de nous fabriquer nous-même c'est un oubli de cet abîme de miséricorde qui nous permet d'exister alors qu'en réalité tout ce que nous voulons faire par nous-mêmes ne tient pas tellement la route.

Ainsi nous sommes très souvent comme le débiteur impitoyable. Certes, nous avons souvent de la miséricorde, voire même de la complicité pour le péché des autres, aujourd'hui c'est bien vu. Mais c'est encore une certaine manière de nous boucher les yeux car c'est le fait de ne pas revenir à cette source pro­fonde de nous-même : qui suis-je ? Je suis, aujour­d'hui, uniquement, un pécheur pardonné. Je ne vis de la vie de Dieu, uniquement pour la seule raison qu'elle m'a été donnée gratuitement, sans aucun mérite de ma part. Et tous les efforts que je ferai n'y ajouteront rien. Cela ne veut pas dire qu'il faut se laisser vivre et se laisser aller. Cela veut dire qu'il faut avoir, au moins, sur l'origine de notre sainteté, sur l'origine de notre vie filiale, une perspective fondamentale, vraie, droite, celle que nous sommes des êtres objets de la miséricorde de Dieu.

Cette dette c'est le prix même de la mort et de la résurrection du Christ. C'est pour cela que, dans la parabole, les deux sommes à devoir sont si dispropor­tionnées. La première est énorme car le prix que nous avons coûté, comme le dit saint Pierre, c'est la vie du Christ, c'est le don du Christ Lui-même sur la croix. "Regardez quel sang précieux vous a lavés !" C'est cela la dette qui nous a été remise. C'est cela que nous coûtons. Mais évidemment sitôt que nous avons ou­blié cela, nous nous attachons à des choses qui ont beaucoup moins de valeur, que ce soit vis-à-vis des autres ou de nous-même. Et là, nous redevenons im­pitoyables.

Autrement dit, chaque fois que nous nous ap­prochons de l'eucharistie, lorsque nous allons recevoir "le corps livré et le sang versé" il faut savoir que nous nous approchons du prix de notre pardon.

 

 

AMEN