PARDON ET DÉBITEURS INSOLVABLES
Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35
Mardi de la troisième semaine de carême – C
(24 mars 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
E |
n ce temps de la pénitence et du carême, je voudrais attirer votre attention sur un détail de cette parabole. C'est une parabole c'est-à-dire une façon d'expliquer par un procédé de récit un certain nombre d'étapes d'un processus. Lorsque nous lisons cette histoire nous comprenons que d'abord le maître fait miséricorde, qu'ensuite le serviteur ne fait pas miséricorde et que, dans un troisième temps le Roi revient sur son avis et punit celui qui n'a pas été miséricordieux vis-à-vis de son débiteur. Autrement dit nous avons l'impression que, dans un premier temps Dieu nous fait miséricorde, ensuite nous refusons de faire miséricorde aux autres et alors Dieu "se venge" ou règle ses comptes avec ceux qui ne font pas miséricorde. Cela c'est un peu l'illusion du récit. Il fallait bien expliquer les choses et nous montrer pas une succession claire pourquoi finalement le dernier serviteur se voit retirer la miséricorde reçue précédemment. En réalité, il ne faut pas être dupe du récit.
En effet ce que veut dire ce récit ce n'est pas que Dieu n'est pas gentil quand on n'est pas gentil avec les autres. Ce que veut dire ce récit c'est, plus radicalement qu'en Dieu, il n'y a pas de changement d'idées, en Dieu il n'y a qu'une décision de miséricorde. Depuis toujours Dieu veut nous faire miséricorde, quoi qu'il arrive même si cela lui coûte la mort de son Fils. Mais ce que veut dire le récit c'est que la miséricorde de Dieu n'a pas de prise sur nous si nous nous ne faisons pas miséricorde. Autrement dit, la manifestation de la miséricorde de Dieu en ce monde, commencer dans notre propre cœur, dépend radicalement de la manière dont nous faisons nous-même miséricorde. C'est-à-dire elle dépend radicalement de notre propre sens de la misère d'autrui et de nous-même. Car il ne faut pas se faire d'illusion, c'est aussi un grave péché de ne pas être miséricordieux avec soi-même, ce qui ne veut pas dire être faible avec soi-même. C'est tout autre chose.
Donc c'est cela qui est finalement la pointe de la parabole. La miséricorde de Dieu n'agira pas en nous si nous-même nous ne sommes pas prêt à faire miséricorde. Car comment voulez-vous que Dieu manifeste l'infini de sa tendresse et de son amour à des gens aussi pauvres et paumés que nous si nous-même nous n'avons pas le sens de la misère et de nous-même et des autres ? Ce n'est pas possible. On ne peut faire miséricorde qu'à des gens qui reconnaissent leur misère, sinon, que voulez-vous, ces gens-là ne veulent pas de la miséricorde. Quand les gens sont pleins d'eux-mêmes, on ne peut même pas avoir pitié d'eux. Et bien c'est précisément cela l'origine de la conversion. Il n'y a de conversion que de conversion vraie, pas de cinéma par lequel on se dit : vraiment j'ai besoin de l'amour de Dieu, etc... C'est d'abord une sorte de regard lucide sur ce que nous sommes et sur cette réalité profonde de notre misère et de ce péché qui nous colle à la peau et au cœur. Et c'est seulement dans la mesure où nous avons commencé à saisir la nécessité d'une miséricorde que notre cœur s'ouvre à la proposition éternelle de la miséricorde de Dieu.
Le fait de faire miséricorde n'est pas une sorte de va et vient entre une proposition et des règlements de compte, mais c'est l'éternelle proposition de la miséricorde qui jaillit du cœur de Dieu et qui ne peut pas se manifester autrement à nous comme miséricorde. Mais la seule condition de la manifestation de Dieu comme miséricorde c'est que nous ayons ressenti notre misère.
Avant de recevoir l'eucharistie nous redirons : "Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés !" Cela veut dire que si nous n'avons pas le sens de la misère humaine qui nous est personnelle ou qui est propre à tous nos frères nous ne pourrons pas vraiment dire ces paroles. Alors simplement aujourd'hui que nous ayons envie de dire de tout notre cœur et en toute vérité ces paroles.
AMEN