LE PARDON

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – A

(20 mars 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

'est ainsi que nous serons traités si nous ne pardonnons pas à nos frères." Qu'est-ce qu'on va prendre! Nous sommes dans ce temps de carême qui est un temps exceptionnel pour vivre les choses ordinaires. Pendant le carême, on parle beau­coup de fautes, de péché, de pardon, de la miséri­corde. Mais ceci est une forme pédagogique liée à la liturgie de Pâque pour nous faire vivre non pas des choses exceptionnelles une fois par an, même pendant une quarantaine, mais pour nous apprendre à vivre les choses quotidiennes. Et une des choses quotidiennes que le Christ nous a laissées dans le mémorial de sa mort sur la croix, c'est le pardon. "Père ! pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu'ils font !"

Le pardon est une des choses les plus diffici­les à vivre en vérité chrétienne. Nous avons beaucoup de peine à le vivre avec les autres parce que nous ne savons pas le vivre avec Dieu. Nous vivons avec les autres ce pardon mal vécu, mal donné, souvent au plan psychologique, affectif, alors que ce n'est pas à ce niveau-là que l'évangile nous demande de le vivre. Or Jésus nous dit : "Si vous ne pardonnez pas du fond de votre cœur." Du fond, non pas de la surface. Et quel est le fond de votre cœur ? Vos sentiments ? Ce que vous oubliez ou que vous n'oubliez pas. Ce que vous voudriez faire, mais que vous ne faites jamais ? Non, ce n'est pas cela le fond de notre cœur, sinon il serait bien peu profond. "Je mettrai ma Loi au fond de ton cœur. Au fond de ton être, je l'écrirai."- "J'enlève­rai votre cœur de pierre et je mettrai en vous un cœur de chair."

C'est avec ces deux paroles de l'Écriture que je vous propose d'atteindre, au moins par votre regard, et ensuite par le geste du pardon, ce qu'est le fond de notre cœur. Le cœur de chair, c'est la chair du Christ qui devient le cœur de notre vie. Le cœur de chair de la chair du Christ pour qu'elle devienne le cœur de notre vie dans la chair de l'eucharistie. Le cercle est parfait. C'est dans ce cœur de chair que Dieu a écrit toute sa Loi, pas simplement la Loi de la première alliance, mais la plénitude de la Loi, l'accomplisse­ment de la Loi dont saint Paul nous dit qu'elle s'ap­pelle charité. "La charité est la plénitude de la Loi." Par l'Incarnation, Dieu nous donne un cœur de chair qui est la chair du Christ qu'Il livrera dans la chair de l'eucharistie pour qu'elle devienne en nous notre cœur c'est-à-dire que préside désormais à notre vie le pri­mat de sa charité. C'est de là qu'il faut partir. C'est de ce fond de notre cœur qui a été greffé sur notre chair de péché, c'est de là qu'il faut puiser l'énergie, la rai­son, la cause du pardon que nous devons aux autres. C'est ainsi que nous sommes appelés à les traiter dans le pardon, parce que c'est ainsi que Dieu nous a traités dans son pardon.

Si nous ne descendons pas dans cette région christologique, théologale de notre propre vie, nous ne pouvons pas accomplir de façon évangélique le pardon qui nous est demandé les uns envers les autres. Nous en resterons à de bonnes intentions qui sont toujours louables, nous en resterons à des manifesta­tions de pardon amical parce qu'il faut bien vivre en­semble, alors on fait des concessions. Ce n'est pas méprisable, mais nous n'avons pas encore atteint la dimension, la réalité et la densité chrétienne du par­don qui jaillit de la chair du Christ à la place de notre cœur, pour être en nous ce cœur du Christ qui, par nous, pardonne. Il rétablit ainsi, entre Lui et les frères, par nous, et entre nous et nos frères la relation de sa­lut, la re-création de l'humanité, la communion, la communion qui vient de Dieu.

Alors je crois que si nous descendons à ce ni­veau le plus profond qui est sans fond parce que c'est le cœur de Dieu, on ne peut plus se poser la question de Pierre : "Combien de fois ?" parce que c'est là une question de mesure. Or ce fond de notre cœur étant l'amour sans mesure de Dieu, il n'y a pas de limite, il n'y a pas de calcul, quelle que soit la faute de l'autre et les répétitions de sa faute ou du mal qu'il nous fait, parce que c'est cela, au fond, qui nous pèse le plus, étant donné que nous vivons toujours avec les mêmes gens qui ne changent pas aussi vite que nous le sou­haiterions, pas plus que nous d'ailleurs, mais cela nous le voyons moins. Je crois que c'est à ce niveau-là que nous pouvons les uns et les autres retrouver le sens heureux, bienheureux, édifiant, constructif du sacrement de réconciliation que nous vivons si mal parce que nous en avons peur. Peut-on avoir peur de ce primat de la charité de Dieu déposé en nous qui n'attend que d'être pris en nos mains pour être vécu par nous-mêmes et avec les autres ? Tant que nous resterons, par rapport au sacrement de réconciliation, avec nos blocages plus ou moins anciens et donc sou­vent psychologiques, ou avec une vision trop humaine de notre humanité, nous ne pourrons pas le vivre comme le Christ nous l'a laissé comme un don de sa chair, comme un cœur nouveau, comme ce cœur de chair sans cesse greffé sur notre cœur qui s'endurcit comme une pierre pour qu'en vivant cela nous puis­sions ensemble construire l'homme nouveau devenir l'homme nouveau que le Christ est Lui-même. Rece­vant la chair du Christ, le cœur nouveau, l'amour de Dieu, demandons que, greffé vraiment au plus pro­fond de notre être, Il devienne la puissance, la force, et la joie du pardon mutuel.

 

AMEN