PARDONNE-NOUS

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – C

(4 mars 1986)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

haque jour, plusieurs fois par jour, nous prions ainsi : "Notre Père, pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !" Et l'évangile de ce jour nous pro­pose de méditer un instant sur ce pardon qui est exigé pour que celui de Dieu puisse pleinement s'accomplir en nous.

D'abord la prière dit : "Notre Père" car Dieu est notre Père, notre Père à chacun mais chacun ne lui dit pas "Mon Père". Chacun lui dit : "Notre Père !" Dieu est Père non pas d'un seul, d'un individu ou de plusieurs individus isolés, il est Père d'une fraternité, d'une communauté, dont le frère aîné est son propre Fils, celui qui est "Premier-né d'entre les morts" et qui devient ainsi le chef d'une multitude de frères. Nous devenons "fils du Père" dans le pardon que le Christ nous a donné, mais ce n'est pas uniquement une réalité personnelle, individuelle. Nul ne peut dire à Dieu "Père !" si, dans le même moment dans le même mouvement, dans la même vérité du fond du cœur, il ne dit "frères" à tous les autres. Et saint Jean nous le dit : "Si nous ne faisons pas cela pour nos frères que nous voyons, nous ne pouvons pas dire "Père !" à Dieu que nous ne voyons pas, autrement, et la conclusion est claire et nette, nous sommes dans le mensonge " c'est-à-dire encore sous la puissance du mal. Car justement l'œuvre du Mal, c'est de séparer les frères de leur père et les uns des autres.

Ceci a comme corollaire d'abord que le par­don que nous donnons aux autres, porte en lui comme une genèse de communion. Nous formons ensemble le corps du Christ, mais nos actes ne se désolidarisent jamais de ce corps du Christ. Notre péché blesse et divise le corps du Christ, (parce qu'on s'en écarte et qu'on s'en sépare), et notre pardon est une pierre que nous apportons pour la reconstruction de ce corps du Christ que nous-mêmes avons contribué à démolir. Or cette pierre, nous ne la tirons pas de notre propre car­rière nous la recevons de Dieu. Lui, d'abord, nous pardonne, nous donne ce matériau, ce trésor du par­don, pour que nous puissions le réinvestir là même où nous avons démoli, c'est-à-dire dans la relation d'amour avec Lui, quand elle passe par les frères, c'est-à-dire dans la relation d'amour avec le Père dans le réinvestissement du corps du Fils.

Le pardon que nous nous donnons les uns aux autres, si banal soit-il, si petit soit-il, porte toujours la genèse de la reconstruction du corps du Christ, porte toujours en lui une réalité de la communion du Christ. Et cela n'est pas uniquement vrai du pardon sacramentel que nous recevons du corps du Christ qui est l'Église, mais donc aussi de tous les pardons que nous nous donnons, que nous devons nous donner les uns aux autres. Autrement, nous restons dans l'illusion de la communion ecclésiale.

Le deuxième corollaire, c'est que ce pardon que Dieu nous invite, que Dieu nous demande ins­tamment de donner aux autres, ce pardon, même quand il est inconnu des autres, invisible, porte en lui la genèse de l'espérance de l'humanité, c'est-à-dire, lorsque nous pardonnons aux autres, nous contribuons à réaliser pour notre part même minime l'espérance de l'humanité. Pourquoi ? Parce que, nous le savons, les hommes ont une soif profonde (parfois mortelle d'ailleurs) de fraternité, de communion, de paix et de concorde. Cela n'est pas d'abord inscrit dans les dis­cours politiques, cela est d'abord inscrit dans le cœur de tout homme. Les politiques, parfois, usent de cela ou plus souvent en abusent. Cette réalité de la ré­conciliation est inscrite dans le cœur de tout homme tout simplement parce que le péché y est inscrit, et que le péché c'est la contre-réconciliation. L'homme pécheur, l'homme malade, l'homme blessé sait, parce que sa blessure crie, qu'il a besoin du pardon et que c'est dans ce pardon qu'il retrouvera, de fait la paix, l'amitié et la concorde. Or, lorsque nous, nous par­donnons aux autres, lorsque nous pardonnons à nos voisins (même s'ils ne sont pas dans le corps visible de l'Église), nous contribuons à répandre, à donner cette nourriture de l'espérance de la réconciliation et de la paix dans l'humanité.

Mais là encore, nous ne tirons pas ce pardon de notre propre carrière, nous le recevons de Dieu et ainsi nous contribuons à l'œuvre du salut de Dieu. J'aime bien ce psaume : "Si Dieu ne veille, vaine est la garde des veilleurs ... Si Dieu ne construit pas la mai­son, vain est le travail des maçons !" De fait, c'est Dieu qui est la source et l'achèvement du pardon, mais ce pardon Il nous l'a donné comme un matériau pour que nous puissions, dans la nuit, veiller à la paix, à la concorde, à la communion des hommes, pour que nous puissions, avec ce que nous avons reçu de Dieu, participer à la construction du corps du Christ qui est cette humanité nouvelle c'est-à-dire cette humanité totalement réconciliée avec lui et avec elle-même et les uns avec les autres.

Je termine par une prière de saint François de Sales, évêque de Genève au dix-septième siècle. "Père, nous sommes pauvres et pleins de dettes. Vous, vous êtes riche et notre créancier. Il faut que le riche remette au pauvre ses dettes. Remettez-nous donc nos dettes. Père, faites miséricorde à votre enfant qui a contracté autant de dettes qu'il a commis de péchés si, humblement, il le lui demandait ? Et qui donc, Père saint, est un fils plus pauvre et plus chargé de dettes que moi ? Voici que, comme un autre publicain, hum­blement, je vous prie : Remettez-moi tant de dettes de péchés par lesquels je vous ai offensé. Je vous prie aussi, Père, de me donner assez de grâces pour que je puisse parfaitement pardonner à ceux qui m'ont of­fensé. Et, si vous trouvez dans mon cœur quelque reste d'imperfection contre ceux qui m'ont offensé, vous, Père, par le feu de votre charité, faites-le dispa­raître, brûlez-le. Faites que nulle trace ni ombre de rancune demeure en mon cœur, afin que je puisse dire, en toute vérité : Notre Père, pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensé."

 

AMEN