PARDON DE DIEU ET PARDON DES FRÈRES

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – B

(12 mars 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

 

e sens premier de cette parabole, semble être : si nous ne pardonnons pas à nos frères, Dieu ne nous pardonnera pas non plus à nous-même, c'est-à-dire Dieu nous punira en nous refusant ce pardon que nous n'avons pas voulu accorder à ceux qui nous avaient offensés. Mais nous pouvons essayer d'approfondir davantage le sens du lien qui existe entre le pardon que Dieu nous donne et le pardon que nous devons donner à nos frères. Il ne s'agit pas seulement de deux actions indépendantes l'une de l'autre, même si elles appartiennent au même ordre de réalité et qui se conditionneraient simplement par une sorte de proportionnalité de justice. Il y a beaucoup plus que cela.

Ce n'est pas que Dieu veuille nous punir parce que nous ne pardonnons pas, c'est plus exactement parce que Dieu ne peut pas nous pardonner si nous ne sommes pas nous-mêmes habités par le pardon. Le pardon de Dieu, la grâce de Dieu qui purifie notre cœur de nos fautes, n'est pas seulement une non-imputation de nos fautes. Dieu ne ferme pas les yeux sur nos fautes, Dieu veut nous restaurer réellement au plus profond de nous-même. Dieu veut que sa grâce envahisse notre cœur et le transforme à l'image de son propre cœur. Etre pardonné, c'est avoir le cœur rempli de l'amour même de Dieu. Or Dieu ne se contente pas de nous aimer. Il veut que son amour pénètre la profondeur de notre cœur pour que nous devenions semblables à son amour, pour que son amour devienne notre amour.

Pour que nous soyons pardonnés, il faut donc que notre cœur apprenne, lui aussi, à aimer comme Dieu aime. C'est cela le véritable sens du pardon. Etre pardonné c'est avoir le cœur lavé de tous ces sentiments de haine, d'injustice, de révolte ou d'égoïsme qui nous habitent. Le pardon est une réelle restauration de notre cœur et ne peut se faire sans que nous aimions comme Dieu nous aime, sans que nous devenions, nous aussi, des êtres de pardon, capables d'aimer les autres, même s'ils nous ont fait du tort, de les aimer comme Dieu nous aime. Sans quoi, le pardon de Dieu serait illusoire. Il nous aurait pardonné nos péchés et nous retomberions dans le péché, c'est-à-dire dans ce manque d'amour, en ne pardonnant pas à nos frères, en leur voulant du mal parce qu'ils nous ont fait du mal. Alors, notre cœur ne serait pas véritablement restauré.

Il faut donc que le pardon de Dieu suscite en nous la capacité de pardonner, le désir de pardonner et l'efficacité du pardon. C'est pourquoi notre propre attitude de pardon n'est pas simplement un conditionnement extrinsèque du pardon que Dieu nous donne. C'est la réalité même du pardon que Dieu nous donne que d'avoir un cœur qui devient capable de pardonner. Il n'est pas toujours facile de pardonner aux autres les offenses qu'ils nous ont faites, surtout si ces offenses ont eu pour objet des personnes qui nous sont chères. Souvent nous avons du mal à ne pas garder une certaine rancune à ceux qui ont fait du mal aux êtres que nous aimons. Il nous faut pourtant comprendre que le sens même de l'évangile, et qu'il n'y a pas d'autre force que celle de l'amour et que nous ne pourrons pas être véritablement vainqueurs du mal que l'on nous fait ou du mal que l'on fait à ceux qui nous aiment, sinon en aimant davantage ceux-là même qui nous font du mal. C'est le seul moyen, et il n'y en a pas d'autre, le seul moyen divin, bien sûr, vraiment efficace d'être vainqueur de ce mal. Et tant que nous garderons rancune, à plus forte raison si nous rendons le mal pour le mal, tant que nous ne pardonnerons pas à ceux qui nous ont fait du mal, nous n'avons pas d'espoir de vaincre ce mal qui est en eux et dont nous-mêmes ou nos frères sommes les victimes, parce que nous serons, à ce moment-là, complices de ce mal en l'entretenant dans notre propre cœur.

Demandons au Seigneur d'éclairer notre esprit et notre cœur, surtout si nous avons du mal à pardonner à tel ou tel de nos frères, afin que le Seigneur nous fasse voir que seul son amour, remplissant notre cœur et débordant de notre cœur sur nos frères, même ceux contre qui nous pourrions avoir des griefs, seul cet amour peut être véritablement transfiguration, transformation et source de vie éternelle.

 

AMEN