LE DÉBITEUR INSOLVABLE
Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35
Mardi de la troisième semaine de Carême – A
(27 mars 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette parabole est une illustration de cette demande du Notre Père : "Pardonne-nous nos offenses somme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés !" En ce temps de carême, qui est un temps de conversion, un temps du sacrement de pénitence où nous venons demander le pardon de Dieu, cette demande du Pater et cette parabole sont extrêmement importantes pour nous. Il ne faudrait pas que nous les entendions dans un sens superficiel, comme s'il fallait en quelque sorte dire : "Faites aux autres ce que vous voulez que Dieu vous fasse !" ou encore "Dieu vous pardonnera dans la mesure où vous pardonnez aux autres, parce que Dieu vous traitera selon la manière dont vous traitez vous-mêmes vos frères." Cela est vrai, bien sûr, mais je crois que cette parabole va plus loin et nous invite à aller plus loin.
Si Dieu nous demande de pardonner à nos frères, ce n'est pas seulement pour établir une sorte de justice, une sorte d'équilibre, de telle sorte qu'en pardonnant aux autres nous méritions, si je puis dire, d'être à notre tour pardonnés. La parabole va plus loin et la demande de Dieu est plus profonde. Il en va de choses plus importantes. En vérité le pardon de Dieu par rapport à nos fautes n'est pas un acte juridique, voire un acte de bienveillance par lequel Dieu accepterait de passer par profits et pertes nos péchés, accepterait de ne pas nous imputer nos fautes. C'est la manière dont nos frères protestants parlent souvent du pardon de Dieu : la non-imputation des fautes. Mais dans notre foi catholique, nous pensons que ce pardon va beaucoup plus profond encore. Ce n'est pas seulement que Dieu ne nous impute pas nos fautes. C'est que, réellement, Il guérit jusqu'à la racine notre cœur pécheur. Le pardon de Dieu n'est pas simplement une sorte d'oubli du péché, mais véritablement la guérison de notre cœur malade, la restauration, dans notre cœur incapable d'amour, d'une force d'amour assez grande pour être véritablement pardon des péchés. Le pardon des péchés, c'est la suppression radicale de ces péchés jusqu'à la plus grande profondeur, c'est-à-dire cette incapacité d'aimer qui est dans notre cœur.
Alors nous comprenons que pour être véritablement envahis du pardon de Dieu, pour que cet amour de Dieu qui pardonne aille réellement jusqu'au tréfonds de notre cœur, il faut que cet amour devienne vivant en nous et que nous soyons capables de vivre cet amour que Dieu nous donne. Pour que Dieu puisse vraiment nous pardonner, il faut que notre être tout entier et le fond de notre cœur soit imprégné de ce pardon, que nous devenions nous-mêmes des êtres de pardon. Et par conséquent, que nous exercions vitalement ce pardon qui nous est donné, non seulement pour nos fautes mais pour la racine de nos fautes, c'est-à-dire pour notre paralysie devant la nécessité d'aimer nos frères et d'aimer Dieu. Si Dieu nous aime, c'est pour que cet amour remplisse nos cœurs et par conséquent, que nous devenions capables d'aimer à notre tour. Si Dieu nous pardonne c'est pour que son pardon remplisse notre cœuret que nous devenions donc des êtres de pardon, que nous soyons dons capables de pardonner aussi à nos frères. Il ne s'agit pas simplement là d'équilibre ou de justice distributive. Il s'agit d'une optique nouvelle de notre vie, d'une transformation de notre façon de voir les choses. Il faut que Dieu nous apprenne à voir comme Lui voit, c'est-à-dire à voir avec un regard de miséricorde. Il faut que cette miséricorde nous envahisse tout entiers, fasse de nous des êtres de miséricorde. Voilà pourquoi nous ne sommes vraiment pardonnés que lorsque nous devenons capables de pardon. Et je dirais que ce pardon que nous pouvons donner à nos frères est le signe que nous sommes radicalement pardonnés jusqu'au fond de nous-mêmes. Ce n'est pas une exigence d'équilibre que Dieu pose à son pardon. C'est le signe indiscutable que ce pardon nous a été non seulement donné mais que nous l'avons reçu, que nous l'avons intériorisé et que, véritablement, il nous a guéris et transformés.
En ce temps de carême où nous avons à demander à Dieu son pardon, laissons ce pardon entrer jusqu'au fond de nous-mêmes et préparons-nous, en vérité, en profondeur, à dire pardon à nos frères, à demander pardon à nos frères et à leur donner notre pardon pour que nous soyons véritablement, entièrement pris dans la réconciliation.
AMEN