VISITEUR ET VOYAGEUR
Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (7 mars 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Et c'est là qu'un dialogue va s'engager. Et un dialogue assez étonnant parce que Jésus ne va jamais en dire autant sur lui-même qu'à cette femme. Je crois que, sur ce qu'il est profondément, il n'en a pas dit autant ni à Nicodème, ni à l'aveugle-né, ni même peut-être aussi directement à ses disciples ou à ses apôtres. Parce qu'il dit ce qu'il va lui donner, il dit pourquoi il le lui donne et il dit tout simplement qui il est. Alors peut-être que, la fatigue du voyage aidant, Jésus s'est laissé aller : il n'a plus de barrières peut-être et il dit d'un seul coup ce qui pourrait être le résumé de l'évangile. Il lui dit : "Je suis venu donner quelque chose, c'est de l'eau vive, de l'eau jaillissante pour la vie éternelle" et être près d'un puits, d'un puits qui servait justement à ces nomades, ces ancêtres des Juifs qui n'étaient qu'une tribu de nomades, avoir trouvé le puits c'est important, avoir trouvé une source où s'abreuver quand on a passé par le soleil et le désert, c'est important. Et Jésus dit :"Moi, je suis venu pour être le puits, pour donner l'eau vive, pour être un jour sur la croix et, de mon côté, laisser couler de l'eau et être vraiment cette eau qui est jaillissante pour la vie éternelle, qui ne s'arrêtera plus. C'est l'eau de mon amour, l'eau de ma vie". Ensuite, il dit tout simplement : "Mais, tu sais, toi la samaritaine, tu me poses des questions théologiques là : est-ce qu'il faut adorer à Jérusalem ? Est-ce qu'il faut adorer Dieu sur cette montagne. Nos ancêtres Abraham, Isaac, Jacob, nous ont dit "on peut adorer sur cette montagne", et vous, qui êtes juifs, vous dites maintenant qu'il faut aller adorer à Jérusalem. Où faut-il aller adorer le Seigneur, où faut-il rencontrer Dieu, faut-il aller si loin en visite ? Oh ! tu sais, toi, la samaritaine, l'heure vient et nous y sommes, où l'on adorera en Esprit et en Vérité, parce que Dieu est Esprit et qu'II se fait tout proche de nous. Il est tellement proche que je vous conduis vers l'adoration du Père, je vais être le Chemin, la Voie, la Vérité, la Vie qui vous conduit vers Celui qui est la source de la Vie, de l'Amour. Je vous donne l'eau, je vous indique où aller". Et le dialogue se poursuit : "Mais au nom de qui, au nom de quoi tu le fais ? On m'a dit et l'on attend le Messie".
Cette femme, finalement, pose les bonnes questions. Jésus dit :"oui, le Messie, vous l'attendez et je te dis tout simplement, c'est moi, c'est moi qui te parle. Je le suis". Et, paradoxalement, il y avait quelqu'un qui avait posé les mêmes questions à Jésus : c'était le Diable. Le Diable avait dit : "transforme cette pierre en pain". Ah non ! Jésus ne l'a pas fait. Et à cette simple femme, il dit :"Moi, je te donne l'eau vive". Le Diable avait dit sur la haute montagne :"Je te donnerai tous les royaumes de la terre si tu te prosternes devant moi". Jésus ne l'a pas fait répondant qu'on adore Dieu seul. Et quand la samaritaine lui dit : "sur quel pinacle, sur quelle montagne faut-il adorer Dieu ?"- "En Esprit et en vérité" répondra Jésus. "Si tu es Fils de Dieu, lui dit le Diable, jette toi d'ici en bas" et Jésus s'y refuse, alors qu'avec cette simple femme qui lui dit : "On attend le Messie", Jésus, tout de go, lui répond : "Je le suis, moi, le Messie". Là où le Diable avait posé toutes ces questions et échoué, une simple femme arrive à lui faire dire tout ce qu'il est : "Je donne l'eau vive ... Je vous conduis vers l'adoration en Esprit et en Vérité ... Je le suis, moi, le Messie, qui te parle". Étonnant dialogue entre une simple femme et un voyageur.
J'avais un professeur de théologie, la toute première année où je suis rentré au séminaire, qui avait dit, avant de commencer son cours de théologie : "Vous savez, on peut toujours faire de la théologie. Ce qui est important, c'est de comprendre où Dieu est présent maintenant". Et il dit : "Moi, je fais deux choses pour comprendre le monde et comment Dieu se dit aux homme aujourd'hui". Il dit : "Je vais au cinéma et j'écoute les chansons que les personnes entendent à la radio". Pour illustrer cette rencontre de la samaritaine avec Jésus et, peut-être, ce qu'est notre rencontre, et dialogue avec lui, j'aimerais simplement lire une chanson de Véronique Sanson, c'est sur un album qui est sorti en 1992 et qui s'appelle "sans regrets". Le titre est déjà tout un programme. Et cette chanson s'intitule "Visiteur et voyageur". Je vous laisse écouter et imaginer qu'il pourrait y avoir peut-être derrière cela comme la rencontre entre Jésus et la samaritaine :
"Dieu, pourquoi vous imaginer vieux, avec une barbe jamais rasée et des tonnerres plein les yeux. Peut-être, vous n'êtes qu'un petit voyageur que l'amour m'a envoyé pour que batte mon cœur et qu'il arrive à l'heure. Oh j'ai beaucoup voyagé, je suis partie sans le vouloir, mais j'ai comme des pierres dans ma mémoire, je suis comme un pion qu'on ne peut pas jouer tout seul." Eh oui, j'ai eu cinq maris, je viens épuisée puiser de l'eau, j'ai comme des pierres dans ma mémoire, je suis blessée. "On dit que j'ai beaucoup trop brûlé ma vie, que c'est honteux que je sois ici, avec des étoiles plein les yeux. Mais si Dieu avait vraiment voulu son dû, il y a longtemps qu'II m'aurait eue. Oui, j'ai beaucoup voyagé, je suis partie bien avant l'heure. Oh ! j'ai tout brûlé, comme la cigale, et je ne veux surtout pas être pardonnée si mal." Oui, qu'est-ce qu'il faut faire pour que la vie soit bouleversée et changée ? Le pardon, mais qui l'apportera pour que ce ne soit pas un pardon au rabais? "On dit aussi que mon regard est déjà flou, que c'est une chance que je tienne debout, que ma chandelle est presque à bout, mais si Dieu avait vraiment voulu sa proie, devant ces hommes si charitables, Oh ! Dieu, j'ai voulu tout de Toi, tout de suite. J'ai oublié que Tu allais trop vite. Mais si j'ai pas pu voler ton âme, j'ai pris ton chagrin, comme Toi pour moi un jour." Oui, la samaritaine a peut-être pris le chagrin et la fatigue de cet homme au bord du puits et elle s'est reconnue dans le même épuisement. "Bon Dieu, pourquoi vous imaginer vieux, avec une barbe jamais rasée et des tempêtes plein les yeux ? Mais peut-être que vous n'êtes qu'un petit visiteur que l'amour m'a envoyé pour que batte mon cœur et qu'il s'arrête pile à l'heure."
AMEN