RENCONTRE AU PUITS...
Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de Carême – année C (23 mars 2025)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Chers Oscar et Alix, et vous tous, frères et sœurs, qui êtes ici aujourd'hui rassemblés pour l'eucharistie, je vais surtout parler à Oscar et Alix, mais même si vous êtes des grandes personnes qui vous pensez beaucoup plus intelligentes que les enfants, écoutez bien ce que je vais leur dire : ce sont les mêmes choses qu'on vous a racontées au catéchisme, mais je ne suis pas sûr que ça vous soit resté à l’esprit.
Oscar et Alix, voici ce que nous allons faire pour vous : nous allons demander avec vous que vous receviez le baptême. L'Église a considéré qu’il fallait préparer votre cœur. C'est pour ça que vous avez fait du catéchisme, que vous êtes déjà venus pour être présentés à la communauté de la paroisse, et qu’aujourd’hui vous êtes au milieu de nous, et encore pour deux dimanches. Et encore plus après parce que ce sera le moment du baptême. Mais vous vous demandez peut-être pourquoi on lit cet évangile. Après tout, cette histoire de la rencontre de Jésus dans un petit village de Samarie (3000 km d’ici) avec une femme qui n'était pas un exemple à suivre, c'était un peu étrange. Toujours est-il que Jésus a rencontré cette dame et que la conversation s'est nouée. C'est à cause de cette conversation qu'on lit, exprès pour vous, cet évangile, et aussi pour les plus grands qui ont toujours besoin de réentendre cette parole.
Où se passe cet évangile ? Près du puits. Évidemment, nous, maintenant, on a l'eau courante à tous les étages et on n'est pas obligé de redescendre dans la rue près des fontaines, même s'il existe encore de vieux Aixois qui préfèrent prendre l'eau aux nombreuses fontaines d'Aix pour bénéficier d’une eau pure et fraîche qui vient des hauteurs des Alpes. Le puits avait une fonction très précise. C'était là où on se rassemblait, et c'étaient toujours les dames qui allaient au puits. Sans doute qu’on envoyait les dames parce que les messieurs considéraient que ce n'était pas leur boulot. Mais le fait de se retrouver là faisait que le puits était en quelque sorte l'internet du village. Toutes les « news », les « fake news » et les vraies « news » étaient échangées au puits. Il ne faut pas l’imaginer comme un lieu extraordinaire : c'est le lieu de la vie quotidienne, le lieu de la parole de tous les jours, une parole ni nécessairement très importante, ni très décisive, qui demande toujours à être prise avec des pincettes.
Jésus s'installe là, près du puits ; les disciples, les apôtres, sont partis faire des courses en ville. Ils ont marché toute la matinée, il fait très chaud. Jésus est fatigué. Il s'assied sur le bord du puits. Il attend là le retour des disciples. Et que se passe-t-il ? Une dame vient à une heure peu habituelle. D’ordinaire, dans ces pays-là c'est un peu comme en Provence, on ne fait pas des kilomètres en plein midi quand il fait très chaud. Elle arrive en espérant peut-être trouver des copines, discuter et échanger les dernières nouvelles. Mais surprise ! Elle trouve un homme, apparemment assez gentil, assez sympathique. Mais qu'est-ce qu'elle va discuter avec un homme ? C'est très mal vu à l'époque qu'une dame seule discute avec un monsieur qu'elle ne connaît pas. Ça ne se faisait pas. C'est Jésus qui entame la conversation en disant à cette dame : « Donne-Moi à boire ».
Évidemment, c'est toujours les dames qui reprennent la balle au bond en disant : « Ne me raconte pas d'histoires, tu me demandes ça, mais de toute façon, tu es incapable d'aller chercher l'eau dans ce puits puisque tu n'as ni cordes ni récipient pour la puiser. Ce n'est pas la peine, tu es piégé, tu ne peux pas t'en sortir. » Premier round, c'est la dame qui l'emporte.
Et commence le deuxième round. Jésus lui dit : « Tu vois, si tu savais à qui tu parles, ce n'est pas Moi qui te demanderais de l'eau, mais c'est toi qui Me demanderais de l'eau ». La dame est complètement bluffée. En plus à cette époque-là, Juifs et Samaritains ne s'entendaient pas du tout. Elle Lui répond : « Tu me demandes ça, mais c'est pour Te moquer de moi ! Mais vas-y, prouve-moi que Tu peux me donner de l'eau vive, ça m'évitera d'aller tous les jours en chercher. » Et Jésus lui répond : « Attention, on ne parle pas de la même eau. Toi, tu crois que c'est l'eau qui est au fond du puits, qui sort de la terre, alors que Moi, J'ai une eau que Je veux te donner mais qui va jaillir dans ton cœur ». Là, la dame est quand même surprise, mais ça l'intrigue. Elle ne sait plus quoi dire. Et Jésus reprend : « Tiens, puisqu'on y est, va chercher ton mari ». Alors là, elle est un peu coincée parce qu’aller chercher le mari, c'est compliqué quand on en a eu cinq ! On va revenir en procession ! Ce n'est pas du tout ce qui se passe. C'est elle, la dame, qui commence à se demander : « Mais comment connaît-Il ma vie privée ? Comment sait-Il que j'ai eu cinq maris ? » Alors elle essaie de mentir : « Je n'ai pas de mari. » Et il rétorque : « Non, dis-Moi la vérité. » Et elle répond : « Oui, j'ai eu cinq maris ». Elle n’est pas très pratiquante. La religion l’intéresse moyennement. Elle se dit que c'est un prophète : « Je vois que Tu es un prophète ». Jésus ne nie pas.
Quand Jésus se dévoile alors pour ce qu'Il est, la femme ne sait plus que dire. C'est souvent comme ça : quand on ne sait plus quoi dire, on parle de religion. Ça arrive souvent dans les réunions de famille, tout d'un coup on n’a plus de sujet à discuter, alors « tiens, qu'est-ce que tu penses de la santé du pape ? » Là, ce n'était pas le pape le problème. « Je vois que Tu es un prophète ; mais alors puisque Tu es un prophète, dis-moi : nous avons un lieu de culte ici, et les Juifs, les gens de ta famille, ont un lieu de culte à Jérusalem. Alors on se bagarre. Où faut-il aller ? Faut-il rester ici près de Sichem, au Mont Garizim, ou faut-il aller là-haut, à Jérusalem ? Evidemment, nos curés Samaritains nous disent qu'il ne faut surtout pas aller à Jérusalem. Mais vous les Juifs, vous dites qu'il ne faut surtout pas aller sur la montagne près de Sichem ». Jésus commence alors vraiment la discussion. « Tu veux parler religion ? Tu tombes bien. Je vais te dire une chose : ce n'est pas simplement dans des lieux déterminés qu'on peut rencontrer Dieu, on peut Le rencontrer partout. »
Je ne sais pas si la femme a compris la première allusion, car si on peut rencontrer Dieu partout, elle peut Le rencontrer aussi près du puits. Autrement dit, contrairement à tout ce qu'elle croyait auparavant, que la religion était un domaine réservé, en réalité, la religion est accessible à tous. Jésus poursuit : « Je suis venu pour annoncer que désormais, on peut rencontrer Dieu partout ». Elle n'imagine pas du tout ce que ça veut dire. Elle noie le poisson : « Ce n'est pas pour aujourd’hui ». Jésus lui dit : « Dès maintenant, on peut rencontrer Dieu ». Évidemment, elle ne le croit pas : « Oui, le Messie viendra, plus tard. » Et encore aujourd'hui chez les Israélites, on dit ça quand on veut dire que quelque chose se réalisera très tard : « Quand viendra le Messie », c’est-à-dire « jamais ». Alors on voit bien le tour que prend la discussion. Elle dit : « Le Messie viendra plus tard ! Ce n’est même pas la peine d'en parler, stop ! ». Et c'est là que Jésus lui dit : « Je Le suis, Moi qui te parle ». Ça change tout.
C’est pour cette raison qu’on a choisi cet évangile pour vous aujourd'hui, parce que quand vous voulez devenir disciples de Jésus, quand vous vous approchez non plus du puits, mais de l'endroit où on va vous baptiser avec de l'eau vive, à ce moment-là, vous rencontrerez la Parole de Dieu, pas simplement des paroles qu'on lit comme ça, mais vous rencontrerez le Seigneur qui veut vous parler, qui veut être votre ami, qui veut échanger avec vous, qui veut partager avec vous tout ce qu'Il est et tout ce qu'Il veut vous donner. On lit cet évangile pour vous dire : « Vous êtes ici dans l'église et, avec tous les autres croyants, vous écoutez la Parole de Dieu ; mais vous n'écoutez pas simplement la Parole de Dieu, c'est Lui qui est là pour nous parler ». Et Jésus a dit ça d'une autre façon, un jour : si deux ou trois sont réunis pour prier, c'est-à-dire pour parler avec Lui, Il était là.
Donc aujourd'hui, si on lit ce texte pour vous, on le lit aussi pour nous. C’est parce qu’on oublie souvent que quand on prie, ce n'est pas simplement qu'on dit des paroles à Dieu (parce que tout le monde dit ça. Qu'est-ce que prier ? c'est parler à Dieu.) Non, c'est Dieu qui nous parle et qui est là. La prière, c'est la reconnaissance que Jésus est vraiment là. Alors vous allez me dire qu’on ne le voit pas, on ne le touche pas… Il est là et c'est pour ça que si on est là aujourd'hui, c'est pour dire ensemble que c'est ça le cœur de notre réunion, vous et nous, vieux routiers de la foi – même si à certains moments, on a du mal à y croire. Nous sommes rassemblés ici parce qu’Il est là parmi nous. Et ainsi quand vous serez baptisés, vous recevrez aussi l'eucharistie.
Chaque fois qu'on reçoit l'eucharistie, Jésus nous dit : « Maintenant Je suis là avec vous ». Quand vous êtes baptisés, c'est pour découvrir que Jésus est là, pas simplement ses idées, pas simplement ses paroles, pas simplement sa doctrine et toutes les belles choses qu'on peut écrire sur Lui. Mais c'est Lui qui est là. La foi chrétienne, c'est croire que Dieu peut se rendre présent, vraiment, Lui, au milieu de nous. C'est ce qu'on vous souhaite. Ça va commencer au baptême et ça durera, j'espère, toute votre vie. Amen.