L'EAU JAILLIRA EN TOI COMME SOURCE DE VIE

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de Carême – année B (3 mars 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Va, appelle ton mari. »

Chers amis catéchumènes, accompagnateurs parrains et marraines et vous tous, membres de l'assemblée qui êtes venus aujourd'hui pour les accompagner et prier avec eux, je vais sans doute vous surprendre mais c'est la vérité : dans la tête des gens de l'époque – les années 80-100 de notre ère, donc une ou deux générations après la mort et la résurrection de Jésus – ce récit de la Samaritaine qui rencontre Jésus évoquait par excellence les histoires d'amour. Alors vous allez penser qu'on avait déjà embarqué Jésus avec Marie-Madeleine, et que maintenant on va l'embarquer avec la Samaritaine ! Qu'est-ce que ça veut dire ?

Pour quiconque écoutait alors ce récit, ça ne faisait pas un pli, il pensait aux nombreux récits de rencontres de la future, la promise, la fiancée, avec un jeune héritier : ça se passait toujours auprès d'un puits. Ce n'était pas des déclarations en famille, ni des rencontres pendant une soirée un peu arrosée. Le puits était le lieu des rencontres par excellence, sinon des rencontres amoureuses avec déclaration immédiate, ce qui n'est pas sûr. En tout cas, c'était le lieu des rencontres où l'on trouvait la jeune femme qui allait être promise à celui qui cherchait ou qui envoyait chercher celle qu'il épouserait. Ainsi, nous lisons aujourd'hui ce texte comme une sorte de texte de découverte mystique de la présence de Jésus comme eau vive, certes, mais il faut aussi penser à cette histoire. Pour les contemporains, quand ils entendaient l'histoire de Jésus qui rencontrait une femme tout près d'un puits célèbre, le puits de Jacob, ils pensaient immédiatement à cela. Ils se disaient : « Mais quelle histoire d'amour va-t-on bien nous raconter ? »

Cette histoire d'amour n'est pas tout à fait celle que l'on croit. En effet, normalement dans la tradition juive et dans la plupart des traditions religieuses de l'Antiquité, quand on cherchait femme, on la cherchait dans un milieu de même religion, de même sensibilité, de même appartenance ethnique. Or tout se passe comme si saint Jean avait pris un malin plaisir à faire que cette histoire d'amour ait lieu entre Jésus, juif – d'ailleurs la Samaritaine le reconnaît tout de suite, il n'y avait pas besoin de faire de grandes recherches, ils se reconnaissaient immédiatement entre eux – et d'autre part une Samaritaine, c'est-à-dire la rencontre interdite par excellence. C'est d'ailleurs ce qu'elle dit : « Que fais-Tu là ? Tu viens me parler, à moi une Samaritaine ! » On ajoute encore le côté un peu plus délicat d'un homme seul avec une femme seule dans la campagne, ça peut évidemment suggérer des soupçons.

Mais ce n'est pas cela qui intéresse saint Jean. Jean veut montrer que Jésus, membre éminent ou qui va le devenir de la représentation des Juifs par sa prédication – c’est le début de l'évangile – juif tout à fait classique, va rencontrer une femme de Samarie. Or les rapports entre les Juifs et les Samaritains étaient absolument exécrables. Ce n'était pas comme aujourd'hui entre Israéliens et Palestiniens mais en tout cas ce n'était vraiment pas l'estime mutuelle. C'est précisément le défi de cet évangile de saint Jean, sur la base d'un épisode dont il a eu sans doute quelque écho après, quand Jésus leur a raconté sa conversation avec la Samaritaine. Sur cette base, saint Jean a mis en œuvre ce texte en exploitant toutes les données qu'il avait, pour montrer que l'annonce du salut, la révélation du salut, la première, ne se faisait pas à une personne de la communauté juive. À la fin de l'évangile, c'est ce qui se passe quand Jésus dit : « Je le suis, Moi qui te parle, Je suis le Messie. » Cette révélation a lieu, non pas aux disciples à qui Il s'en ouvrira plus tard, mais à quelqu'un qui ne fait pas partie du sérail.

Ce passage de la discussion de Jésus avec la Samaritaine est absolument l'inverse de ce que nous pourrions imaginer. Lui Jésus, issu de son peuple et lui appartenant totalement, ne réserve pas la primeur de la révélation de son identité à ses disciples ou même aux foules. Il ne dit rien. Certains auteurs ont parlé d'une sorte de secret messianique, Jésus ne voulant pas dire aux Juifs à certains moments qu'Il était le Messie. Mais là, c'est précisément à quelqu'un d'autre. Comment ? Dans un contexte d'essai ou de recherche d'arrangement, comme on le faisait à l'époque pour faire rencontrer le jeune promis et la jeune promise. Cela nous paraît aujourd'hui un épisode anodin mais c'était choquant. Comment Jésus avait-Il pu prendre l'initiative, dans un tel contexte, au milieu d'un peuple où la détestation était mutuelle ? Les Samaritains n'aimaient pas du tout les Juifs : « Comment ? Tu es juif et Tu oses me parler, à moi une Samaritaine ! » C'est à partir de cette constatation-là, de la totale absence d'affinité entre Juifs et Samaritains que Jésus fait la première révélation de son identité, de ce qu'Il est.

Je ne sais pas si vous faites la transposition mais pour les chrétiens, il y a quand même une différence, heureusement avec des relations beaucoup plus amicales et sympathiques, entre faire partie de la communauté des chrétiens, des croyants au Christ ressuscité et de ne pas y croire. C'est pour cela que cet évangile avait été choisi pour les catéchumènes qui à cette époque-là croyaient auparavant à Zeus, à Artémis ou à je ne sais qui. Saint Jean a rédigé un texte peut-être aussi pour les catéchumènes, pour leur dire : « Vous êtes catéchumènes, autrefois vous ne connaissiez pas le Christ. Mais nous, la communauté qui le connaissons, nous reconnaissons que notre Sauveur le Christ Lui-même, c'est à vous qu'Il a voulu donner le premier élément de la révélation, de qui Il est. » C'est vous dire à quel point, pour les chrétiens, accueillir les catéchumènes n'est pas simplement faire une petite fête sympa pour dire que nous sommes tous contents que vous soyez là. C'est pour dire que votre présence ici est presque un paradoxe car vous avez vécu sans appartenir au Christ, et comment se fait-il que vous puissiez maintenant décider de faire vraiment partie de cette communauté ? C'est l'épisode de la mission par excellence. Quand les disciples reviennent à la fin, ils sont un peu stupéfaits que d'une part leur Rabbi discute avec une femme – cela ne se fait pas – mais en plus une Samaritaine ! Jésus relève le défi et leur fait alors un discours sur la moisson c'est-à-dire sur la rencontre entre les chrétiens et ceux qui ne le sont pas.

C'est cela qui est important pour vous aujourd'hui. Nous vous accueillons vraiment comme catéchumènes, c'est-à-dire comme ceux qui n'ont pas encore totalement fait le dernier pas pour faire partie de la communauté, mais nous vous accueillons déjà dans cette communauté en sachant que le Seigneur est en train d'éveiller en vous le mystère de l'eau vive. C'est cela votre statut actuellement, à vous les catéchumènes. Vous êtes en train de laisser couler en vous l'eau vive du salut et le Christ, assis sur le bord de la margelle du puits, vous dit : « Voilà, tu cherchais l'eau vive pour apaiser ta soif, Je le suis, Moi qui te parle. »

Frères et sœurs, la plupart du temps on dit que le catéchuménat est l'enseignement. C’est vrai, mais il est d'abord la rencontre que nous vivons aujourd'hui. C'est la rencontre avec ces Samaritains et Samaritaines que sont nos quatre catéchumènes, avec une vie beaucoup plus honorable que la Samaritaine, rassurez-vous ! C'est cette rencontre avec eux et elles que nous vivons et où nous voulons dire comme chrétiens ayant déjà reçu l'eau vive : « Nous sommes ici dans cette communauté pour vous témoigner que l'eau vive a coulé dans le cœur de chacun d'entre nous. » Cela n'a peut-être pas toujours eu les effets escomptés par Dieu, c'est un autre problème. Chacun fait ce qu'il peut, mais c'est quand même la garantie que la rencontre a lieu. C'est le fait qu'ici nous manifestons que ce désir que vous portez dans votre cœur est pour nous le réveil de ce qu'on ne peut pas entrer dans le Royaume de Dieu sans ce dialogue avec le Christ.

C'est pour cela que l'on a toujours reconnu dans l'Église un statut spécial aux catéchumènes. On a toujours considéré qu'ils étaient d'une certaine manière déjà dans la communauté mais pas encore en plénitude. Et c'est cela la grandeur et la beauté de votre présence aujourd'hui. C'est pour ça que c'est une grande joie pour nous : on sait vraiment que tout ce que vous allez vivre et continuer à vivre après votre baptême, c'est cette rencontre de la Samaritaine et de Jésus, Jésus qui a un mal fou – j'espère qu'Il aura un peu moins de mal avec vous ! – à faire découvrir que l'eau vive n'est pas simplement celle que l'on puise dans le puits de Jacob, c'est-à-dire comme dit la Samaritaine pour y abreuver ses bêtes, mais que l'eau vive, c'est en fait cette merveilleuse rencontre que vous avez pu faire et qui a engendré en vous le désir de vous avancer à la rencontre du Seigneur.

C'est pour cela que je peux dire au nom de tous les frères qui sont ici que vous nous êtes chers, que vous nous êtes précieux. Vous nous montrez, par le fait que vous voulez entrer dans la vie chrétienne, que vous êtes presque les garants, je crois qu'on peut le dire, que vous êtes les garants de notre avenir. C'est cela que le Christ a voulu. Quand Il est allé chez les Samaritains, Il avait déjà dû se rendre compte que chez ses coreligionnaires de stricte observance, soit en Judée soit en Galilée, ça ne marchait pas tous les jours de façon impeccable. C'est donc la première tentative où Jésus se dit : « Après tout, ceux qui ne sont pas tout à fait dans les clous, Je les laisserais de côté ? Non ! » Vous êtes la manifestation qu'à travers tout le cheminement que vous avez fait, avec ceux qui vous ont entourés, avec ceux qui ont partagé avec vous des moments extraordinaires de préparation, maintenant vous êtes là et c'est aujourd'hui le Christ qui par toute la communauté qui est ici vous dit : « Si tu savais le don de Dieu, c'est à Moi que tu demanderais l'eau vive. » Et moi je peux répondre pour vous au nom du Christ : « L'eau que je te donnerai le jour du baptême, en toi jaillira comme source de vie pour la vie éternelle. »

La plupart du temps nos communautés sont loin de cette conscience très affinée du moment même de la conversion. La plupart du temps on se dit : « C'est un travail intellectuel, ça se passe en gros depuis au-dessus des yeux jusqu'aux cheveux, c'est uniquement un processus intellectuel. » Ce n'est pas uniquement ça. C'est un processus beaucoup plus profond, c'est tout votre être qui tout à coup va être récepteur de cette grâce et de cet amour de Dieu, comme le Christ a voulu le montrer pour la Samaritaine.

Alors vous avez vu, après, quand la Samaritaine a découvert ce que le Christ lui disait, elle a commencé à subodorer ce que c'était que de vivre en fidèle du Christ. Elle est partie annoncer la bonne nouvelle à ses amis. Eh bien ça, c'est très beau. Mais dès maintenant, vous pouvez déjà commencer, parce que vous êtes déjà sur la bonne route. On espère pouvoir vous accompagner et pouvoir découvrir avec vous à la fois tout ce que nous avons déjà partagé avec vous et tout ce que vous partagerez avec nous au fil des jours et des années.