DIEU NOUS SAISIT DANS NOTRE QUOTIDIEN

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de Carême – année A (12 mars 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Guilhem, Murielle, Zora, je ne sais pas l'effet que vous fait d'écouter cette lecture. Ce que je voudrais vous dire, c'est que cette lecture a été choisie par l'Église exprès pour vous parce que c’est une des premières catéchèses du Christ. Il est chez les Samaritains, terre étrangère, ils se détestaient comme on le dit dans l'évangile, et cependant là, Il a choisi sa première catéchumène. C'est la Samaritaine. Et c'est extraordinaire, vous allez voir pourquoi.

En fait, Jésus avait une méthode catéchétique encore plus perfectionnée que la nôtre. C'est normal, Il est Fils de Dieu quand même, Il sait de quoi Il parle. Nous, on essaie de faire le moins mal possible… Que se passe-t-il dans ce texte ? Il se passe une chose tout à fait étrange mais magnifique : Jésus intercepte au passage une dame – elle n’est pas un exemple, tu as eu cinq maris et le sixième n'est pas ton mari. Pas de commentaire, mais elle a de l'expérience quand même, elle a résisté à cinq maris. C'est une femme dont tous les traits de l'évangile soulignent la vie de tous les jours, la vie quotidienne telle qu'on la vit. C'est pour ça qu’il s’adresse à vous. Il s'adresse aussi à toute notre assemblée. Chaque année, nous l'écoutons, j'espère que vous l'écouterez encore avec nous de nombreuses années. C'est parce qu’ici, c'est un des évangiles où Jésus profite de la situation d'une dame qui a une vie compliquée. Mais elle vit cette vie de façon quotidienne, symbolisée par le fait qu’à midi, en plein cagnard – il fait très chaud à cette heure-là –, elle vient au puits avec sa cruche pour puiser de l'eau, pour la vie de sa maison, ses enfants, son mari, c’est le sixième.

Elle est là, la femme de Samarie, dans la quotidienneté la plus profonde et la plus radicale. C'est le seul moment qu'elle a et d'ailleurs, il semble qu'elle choisisse ce moment-là pour ne pas avoir à discuter avec les copines, parce que le puits de Jacob, c'est comme la cafétéria dans les entreprises. Elle profite de ce moment où elle est seule et elle est un peu surprise de trouver un monsieur au puits. C'est quand même une tâche qui était réservée aux dames à cette époque-là. Les messieurs ne s'épuisaient pas à aller prendre de l'eau dans le puits, on la leur servait dans un gobelet ou dans un verre. Et donc, elle est là, elle mène son affaire, sa vie quotidienne avec ses horaires, ses contraintes, sa cruche, avec toutes les difficultés auxquelles il faut faire face jour après jour pour pouvoir survivre. Qu’est-ce que cette quotidienneté ? C'est un peu le monde dans lequel elle vit, qu'elle s'est fabriquée. Pour qu’à travers toutes les choses imprévisibles, elle ait quand même un petit univers dans lequel elle se sente rassurée, confortée et puisse mener une vie tranquille. Ce monde quotidien, c'est une sorte de petit système de défense pour qu’à travers la vie qui amène beaucoup d'imprévus, de surprises, de déceptions et parfois quelques bonheurs, il y ait à travers des repères très simples – la vie conjugale telle qu'elle l'entend, la vie de la cuisine, de la famille telle qu'elle est obligée de la mener, la vie sociale qui ne semble pas être une réussite chez elle –, qui font qu’elle a l'impression de pouvoir gérer sa vie comme elle l’entend.

Normalement, nous éprouvons tous ce monde quotidien. Aujourd'hui, dans la quotidienneté, nous avons remplacé les cruches par l'ordinateur ou la télévision, mais c'est le même réflexe. Nous avons une vie quotidienne dans laquelle nous essayons d'arranger les choses pour que notre vie personnelle et notre vie familiale soient tenues, contenues dans un monde d'habitudes, de coutumes qui nous paraissent évidentes, indispensables. Et cependant qui pèsent sur nous car on dira ce qu'on voudra, mais "métro, boulot, dodo", ce n'est pas toujours la meilleure façon de s'épanouir. On est donc là devant un texte extraordinaire. Cette femme vit exactement ce qu'on appelle la vie quotidienne, elle y colle vraiment, non aux événements car elle ne s'occupe pas de ce qui se passe ailleurs. Certes, elle a dû lire dans le journal qu’à Jérusalem, c'est le Dieu des juifs qu'il fallait adorer et que les Samaritains devaient adorer leur Dieu. Elle a quand même un petit vernis de culture religieuse pour parler de ça avec ses copines, mais on ne peut pas dire que ce soit les grands problèmes qui la préoccupent. C'est même vraiment tout à fait mineur.

Dans ce monde si bien cadré, ficelé, maîtrisé, elle arrive là, elle débarque et que voit-elle ? Un homme tout seul, c'est déjà un peu suspect, au bord du puits, qui a l’air complètement fatigué par la route, dans un état de faiblesse – c'était alors encore plus mal vu qu'aujourd'hui pour les hommes de montrer un état de faiblesse –, et cet homme lui demande – c'est là où tout semble ficelé – « donne-Moi à boire ». Il lui pose la question qui lui est familière. Donner à boire, elle le fait tous les jours, à son mari, à sa famille dans sa petite ville. « Donne-Moi à boire » et là c'est un Juif qui lui demande, « donne-Moi à boire ». Normalement, ça ne se fait pas à cette époque-là. C’est vraiment une différenciation du comportement entre les hommes et les femmes, c'est réglé comme du papier à musique.

«  Donne-Moi à boire ». « De toute façon, tu es un homme, débrouille-toi, tu devrais pouvoir t'en sortir tout seul ». C'est ce qu'elle Lui répond. Ne vient pas troubler mon univers quotidien qui consiste à remplir ma cruche à moi. Et que se passe-t-il ? Il lui dit : « Si tu savais qui te demande à boire, à ce moment-là, tu découvrirais autre chose ». C'est là qu’est tout le ressort de cet évangile. La femme, comme je vous l'ai dit, vit dans une vie quotidienne littéralement bétonnée. Tout est prévu, minuté, calculé. C'est un monde dans lequel elle est en sécurité, où elle maîtrise tout. Elle sait ce qu'il lui faut, elle sait ce qu'il faut éviter, notamment les relations avec les Juifs. Mais elle vit avec ça. Et finalement, c'est ce qui lui donne cette espèce d'assurance en se disant : « Comme ça, je ne crains rien, il n'y aura pas de problème ». Et tout à coup, sur ce même terrain de la quotidienneté, boire un verre d'eau – quoi de plus simple et de plus quotidien –, quelqu'un apparaît qui normalement ne devrait pas le lui demander. Cet homme qui est assis sur le bord du puits, ne vient pas Lui dire : « Ne t'occupe pas de la cuisine, ni de ta cruche, ni de l'eau à puiser, Moi je vais t'expliquer des choses extraordinaires… » Non ! « Donne-Moi à boire ».

Jésus entre dans la quotidienneté de cette femme, avec tous ses codes et toutes ses prévisions et lui dit : « Pourrais-Je avoir une toute petite place, un verre d'eau ? » Évidemment, cela fait rire la femme : « Tu ne sais pas te débrouiller ? Tu n'as aucun moyen ? Tu n'as pas d'univers pour te débrouiller ? Moi, le mien est parfaitement construit ». Et alors à ce moment-là, tout va s’enchaîner. Je ne développe pas puisque maintenant vous avez le texte. Je vous invite à lire ce récit dans cette perspective-là. Vous allez voir que tout le monde raisonne comme la Samaritaine, les disciples qui disent : « Mange, Rabbi » ; ils reviennent, Le voient avec une femme, ce n'est pas très conforme aux usages, mais Il leur dit : « J'ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas ». Il les reprend sur le domaine de l'organisation du repas. Et ensuite la femme enchaîne : « Je vois que tu es un prophète », c’est-à-dire qu’il ne faut pas croire que la femme ait eu une soudaine illumination : « Il m'a dit tout ce que j'avais fait ». Ça arrive évidemment, mais elle n'a pas encore compris ce qu'Il voulait dire. Tout dans la vie de la Samaritaine apparemment, cherche à réduire la présence de Dieu à rien du tout. Or, c'est cette insistance de Jésus à rentrer dans sa vie quotidienne, de la façon la plus discrète, la plus simple et la plus humble possible pour dire à cette femme : « Je ne te dis pas que tu te libéreras de ta vie quotidienne en ayant de grandes idées, de grands projets, en cherchant Dieu à travers des expériences mystiques. Je suis là ».

C’est exactement ce que vous allez recevoir au jour du baptême. Évidemment, un tout petit peu d'eau. Mais que recevrez-vous ? La présence de Dieu. Autrement dit, je crois que pour les chrétiens et c'est quand même drôlement important à pouvoir le cerner, ce qui est le plus important c'est que Dieu Lui-même accepte de rentrer dans la quotidienneté de votre vie, telle que vous la vivez tous les jours dans votre travail, dans votre profession, dans vos études, dans tes études, à toi Guilhem. Dieu accepte de rentrer là-dedans sans tout bouleverser. Au contraire, c'est tout simple. Mais Il est là et c'est comme s'Il disait : « Toi la femme de Samarie, tu te contentes de ton petit univers de tous les jours et tu vis là-dedans. Mais Moi, Je vais te montrer que la présence de Dieu n'est pas au-delà, dans de grandes idées, de grands traités, de grandes théories. La présence de Dieu, c’est que Je suis en face de toi ». C'est le baptême.

Alors, c'est tout ce qu'on vous souhaite. Votre vie ne va pas changer ! Peut-être que ça pourra s'améliorer d'un côté ou de l'autre, on n’en sait rien, tout peut arriver. Mais l'essentiel, c'est que dans ce monde tout quotidien, tout simple, apparemment si fragile parce qu’on se donne des assurances dans la vie quotidienne, mais on n'est pas si sûr de soi, là-dedans, c'est là que Dieu va apparaître. Alors soyez un bon Samaritain et de bonnes Samaritaines.