DIEU COMME L'EAU, DANS LES DÉTAILS

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de Carême – année C (20 mars 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Virginie et Claire, laissez-moi faire aujourd’hui l’éloge de l’eau.

Nous sommes certes dans une région célèbre pour sa viticulture mais en même temps, on s’appelle Aix-en-Provence, ce qui veut dire "Les-eaux-en-Provence", c’est donc un thème tout à fait approprié à ce que nous sommes. Mais pourquoi Jésus a-t-Il pris le thème de l’eau pour se révéler ? Il y a déjà eu une autre discussion sur le vin, c’était à Cana, où Jésus a rempli d’eau les jarres et l’a transformée en vin, ce qui a été nettement plus apprécié. Mais le vrai problème reste quand même l’eau.

Je voudrais partir d’une petite considération toute simple et surtout très actuelle : nombre de gens aujourd’hui boivent beaucoup d’eau et même se forcent à en boire pour garder la ligne et rester en bonne santé. C’est pour une raison très simple : l’eau est l’élément primordial de notre corps. Nous sommes faits à 65 % d’eau et cette eau est spéciale : quand on la boit, elle est capable de prendre sa place partout dans notre corps. L’eau est peut-être l’élément naturel du cosmos le plus constitutif de nous-mêmes. Elle va non seulement partout mais aussi dans tous les détails. A tel point que certaines personnes très maniaques disent ne boire que de l’eau minérale de X ou Y. L’eau est partout dans notre corps, même dans notre cerveau. Petit à petit, elle suit toute l’évolution de notre vie corporelle, physique, tout au long de notre existence, ce qui est tout à fait remarquable.

Sans doute, ni Jésus ni la Samaritaine n’en savaient rien à l’époque mais il n’empêche que les Anciens étaient extrêmement polarisés par la question de l’eau. Lorsqu’on vit dans un pays semi-désertique, savoir où trouver l’eau, où sont les puits, comment les forer, à qui attribuer l’origine du puits – notre père Jacob l’a creusé –, c’est une préoccupation constante. L’eau est partout dans les moindres détails. On dit souvent que le diable est dans les détails mais je crois que c’est l’eau qui est dans les détails, l’eau qui rentre dans notre être, qui fait partie de notre corps, qui le régénère et le rafraîchit sans cesse et nous permet de devenir ce que nous sommes et de durer dans ce que nous sommes. Il n’y a rien de pire que de mourir de soif.

Cette première remarque a une conséquence. En effet, Jésus a aussi voulu que l’eau soit utilisée pour le baptême. Vous avez déjà découvert avec vos accompagnateurs ou accompagnatrices que l’eau était la purification par le baptême mais aussi ce qui régénère de l’intérieur. Son action n’est pas purement extérieure comme l’eau qui va couler sur votre front au moment du baptême, elle se traduit aussi par une régénération intérieure qui est, à proprement parler, la meilleure image de la présence de Dieu. Au fond, lorsque Jésus parle à cette Samaritaine qui n’y connaît rien – elle n’a pas fait de théologie, elle s’est plutôt occupée de ses six maris successifs –, elle va découvrir que Jésus est en elle par sa présence tout comme l’eau qui la régénère sans cesse et, détail intéressant, qu’il faut aller chercher tous les jours. L’eau est la boisson la plus ordinaire, la plus quotidienne, qui accompagne chacun de nos mouvements, chacun de nos gestes, chacun des moments les plus importants de notre vie. Certes, en général, on ne célèbre pas les anniversaires avec de l’eau minérale mais cette eau est comme une présence mystérieuse au plus intime de notre cœur, de notre vie et de notre corps.

Il s’agit là du meilleur accompagnement spirituel aujourd’hui pour cette dernière ligne droite en vue du baptême. En fait, la grâce, l’amour de Dieu, la vie spirituelle, ne sont pas des grands mots ; c’est simple, clair, présent, lumineux et transparent comme de l’eau. On ne voit pas vraiment ce que fait l’eau, elle a tout intérêt à être discrète, mais elle est là. Dans cette histoire du dialogue entre Jésus et la Samaritaine, l’eau de la foi, de la lumière, de la vérité est en train d’entrer doucement dans le cœur de cette femme, par petites touches. Souvenez-vous en et (s’adressant plus spécialement à l’assistance) pour vous, les vieux chrétiens, souvenez-vous-en aussi ! Dieu par son amour et par sa grâce, agit comme l’eau, par petites touches. Ce ne sont pas des choses extraordinaires. Évidemment, il y a toujours des étapes dans notre vie comme la conversion mais ça ne dure qu’un moment, ensuite ça retombe comme le soufflé. On est là devant ce mystère : comment se fait-il que Dieu puisse agir comme ça ? Dieu agit comme l’eau, dans les détails. De même que l’eau est dans les détails de la vie ordinaire de notre corps, de même Dieu est dans les détails de la vie quotidienne que nous menons jour après jour. C’est la raison pour laquelle on ne connaît même pas le nom de cette Samaritaine alors qu’elle est géniale pour avoir compris aussi vite que Jésus Lui-même était l’eau vive.

Frères et sœurs, que l’on soit catéchumène ou baptisé depuis déjà pas mal de temps, nous sommes tous tributaires de cet amour de Dieu, cet amour dans le détail. La plupart du temps, on a voulu présenter le christianisme, la foi chrétienne, comme une sorte d’héroïsme, consistant à se surpasser, à faire mieux que les autres, à avoir des intuitions spirituelles. Du calme ! Le christianisme, c’est de l’eau tout à fait ordinaire, très simple, qui agit dans le cœur de chacun et puisque, pour nous chrétiens qui sommes déjà baptisés depuis bien longtemps, nous avons l’occasion pendant le Carême de remettre les pendules à l’heure, ce qui s’appelle le sacrement de la réconciliation, c’est cela l’eau, le fait que nous ayons à redécouvrir dans les détails le mystère de la présence de Dieu. C’est ce qui nous est donné, c’est ce qui compte : savoir que Dieu est là toujours en train de refaçonner, de remodeler notre vie dans les détails. Alors, Claire et Virginie, je ne peux vous dire qu’une chose : aimez Dieu dans les détails !