TROIS BAPTÊMES
Jr 18, 18-20 ; Mc 10, 32-45
(2 mars 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L'huître : Fonts baptismaux
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I |
l y a trois parties dans cette page d'évangile. La première est la troisième annonce de la Passion, plus intense et plus tragique encore que les deux qui ont précédé. Cette fois-ci, Jésus marche à grands pas devant ses disciples et eux le suivent dans la stupeur et effrayés par cette attitude de Jésus qui leur dit : "Nous montons à Jérusalem où le Fils de l'Homme sera livré, condamné à mort et où Il subira les outrages pour ressusciter." La troisième partie de cet évangile revient sur ce même thème à propos de cette querelle des disciples qui veulent tous être premiers. Jésus leur révèle le secret du royaume : "Le premier c'est celui qui est le dernier." Et l'exemple vient du Fils de l'homme, de Jésus Lui-même, qui "vient pour servir et non pour être servi" et ce service c'est de donner sa vie pour la multitude.
A l'intérieur de cet ensemble tout centré sur la Pâque imminente, sur ce don total de Lui-même que Jésus va faire pour tous les hommes, ce service auquel Il nous convie de nous associer, il y une partie centrale, c'est la demande brave et quelque peu prétentieuse des fils de Zébédée, de se tenir à la droite et à la gauche du Christ dans son royaume. Et devant cette prétention de Jacques et de Jean, Jésus leur demande : "Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je vais moi-même être baptisé ?" Cette réponse de Jésus nous ramène au thème du baptême ou plus précisément de l'initiation chrétienne qui est à la fois baptême, confirmation et première communion eucharistique. Tout le carême est centré sur le baptême des catéchumènes et sur le chemin que nous parcourons avec eux pour les soutenir, les entourer et revivre notre propre baptême et réfléchir sur le sens de notre vie baptismale. Jésus nous parle du baptême de sa mort. Dans l'évangile, il y a trois baptêmes, trois baptêmes qui ne sont pas étrangers les uns aux autres, qui sont comme un approfondissement du mystère du baptême.
Le premier baptême, c'est le baptême d'eau. Baptiser veut dire plonger. Le baptême d'eau consiste à plonger dans l'eau. C'est ce geste que Jean-Baptiste a sinon inventé du moins renouvelé et approfondi d'une manière décisive, en proposant à travers ce geste une attitude de conversion. Etre plongé dans l'eau, c'est être plongé dans la purification, dans l'eau qui lave, l'eau qui enlève les souillures, les fautes. Baptême de conversion, baptême de pénitence, baptême de repentir, tel est le premier aspect du baptême chrétien puisque Jésus emprunte à Jean-Baptiste ce geste du baptême dans l'eau.
Le deuxième baptême, annoncé par Jean-Baptiste, accompli par Jésus au Jourdain, transmis par Jésus à ses disciples, c'est le baptême dans l'Esprit. Jean disait : "Moi, je vous baptise dans l'eau, mais Celui qui vient après moi et qui est plus grand que moi, Lui vous plongera, vous baptisera dans l'Esprit, dans l'Esprit Saint !" c'est-à-dire dans la vie même de Dieu, dans la vie de la Trinité, dans la présence de Dieu. Vous serez plongés dans l'amour de Dieu, dans la lumière divine, dans la gloire de Dieu, dans la transfiguration que Dieu veut vous donner, vous serez plongés dans la Résurrection. Ce baptême est le but même de toute la vie chrétienne, c'est le but de l'Incarnation rédemptrice du Christ. Jésus est venu parmi nous, Il est mort parmi nous, pour ressusciter et pour que nous ressuscitions avec Lui, et pour que nous soyons ainsi plongés dans sa vie, plongés dans l'Esprit qui est l'Esprit qui a ressuscité Jésus, l'Esprit que Jésus ressuscité communique à ses disciples, qui est l'Esprit de la Pentecôte, l'Esprit qui fait vivre l'Église. Etre plongés, baptisés dans l'Esprit, c'est devenir membre de la vie divine, c'est être divinisé c'est être enfant de Dieu, c'est être le frère du Christ Jésus, c'est être comme Jésus Lui-même animé par l'Esprit Saint qui est l'Esprit de Jésus, qui nous fait dire "Abba ! Père !" comme Jésus Lui-même et Lui seul a osé le dire en parlant de Dieu. Dieu est notre Père. Dieu se penche sur nous avec tendresse. Il nous adopte pour ses enfants. Tel est le sens ultime du baptême, le baptême dans l'Esprit Saint.
Mais entre le baptême et le baptême d'Esprit Saint, il y a un troisième baptême et c'est celui dont nous parle le texte d'aujourd'hui, c'est le baptême de la mort. Pour pouvoir nous communiquer l'Esprit, Jésus a dû être plongé dans la mort, plongé dans le tombeau, plongé dans les enfers. Car Jésus a connu la souffrance, la passion, Il a été comme immergé car le mot baptisé a un sens très fort. Il veut dire plonger avec intensité, être entièrement immergé, voire même être noyé. Cela se dit de quelqu'un qui se noie ou d'un bateau qui coule. Etre baptisé c'est en quelque sorte être perdu, perdu dans l'eau, symbole de la mort, perdu dans la mort.
Jésus a accepté de souffrir jusqu'au bout, de boire la coupe jusqu'à la lie et de donner sa vie. Il est mort, a été enseveli. Il a été enfermé dans le sein de la terre, enfermé dans le tombeau. Plus encore, Il est descendu aux enfers, c'est-à-dire qu'Il est allé rendre visite à tous les morts, à tous ceux qui étaient retenus dans l'empire de la mort, dans l'empire de Satan, dans l'empire de la destruction. Jésus a pris sur Lui tout le péché des hommes, toute la souffrance des hommes, toute la méchanceté des hommes. Il a pris sur Lui tout l'écrasement de la nature humaine, de la race humaine, depuis Adam jusqu'à nos jours et jusqu'à la fin des temps. "Il a été fait péché pour nous !" Il a revêtu l'homme de péché. Il a pris sur ses épaules ce péché comme un vêtement qui vous colle à la peau, Il a revêtu toutes nos ignominies, toutes nos haines, toutes nos fautes.
C'est parce que Jésus a accepté d'être plongé dans cette mort, qu'Il est sorti vainqueur de toute cette mort, de tout ce péché, de toute cette malédiction, des opprobres, de toute cette iniquité. Il en est sorti vainqueur parce qu'Il est allé jusqu'au fond, jusqu'au cœur de la mort, pour y porter sa victoire, pour y porter la victoire de son amour, parce que c'est son amour qui l'a plongé dans nos ténèbres. Et parce que Jésus est allé jusqu'au fond de ces ténèbres, Il en est sorti vainqueur en nous tirant avec Lui, hors de ces ténèbres, hors de ce péché, hors de cette mort. Et c'est pourquoi Il a pu, à ce moment-là, nous plonger dans l'Esprit, dans l'Esprit de vie, dans l'Esprit de Résurrection, dans l'Esprit de joie et de gloire. C'est le baptême dans la mort qui permet le baptême dans l'Esprit. C'est pourquoi, c'est lorsque Jésus est mort sur la croix, que, comme nous le dit saint Jean, "Il livre son Esprit Saint !" et c'est lorsque Jésus est mort sur la croix que "de son côté transpercé, coule avec son sang, l'Eau de l'Esprit". Et c'est lorsque Jésus est mort et ressuscité qu'Il souffle sur ses disciples en disant : "Recevez l'Esprit Saint !"
C'est par la mort du Christ, plus exactement, c'est par notre union à la mort du Christ que nous touchons la Résurrection du Christ. Car nous aussi nous sommes baptisés dans la mort de Jésus, nous participons à la mort du Christ, nous connaissons dans notre vie cette mort, cette mort au péché, cette mort à nous-mêmes, cette mort à tout ce à quoi nous tenons. C'est dans cette mort que nous participons à la résurrection du Christ. Baptisés dans la mort du Christ, avec Lui nous sommes ensevelis dans sa mort, pour ressusciter hors de la mort avec Lui.
C'est ce drame profond qui se passe dans le cœur des catéchumènes. C'est ce drame profond qui s'est passé dans notre propre cœur et qui ne cesse de se développer tout au long de notre vie. Certes, par le baptême, nous recevons la vie ; mais d'abord, par le baptême nous participons à la mort du Christ. Il y a ce combat, il y a cette déchirure, il y a cet arrachement au cœur de toute vie chrétienne. C'est pour cela que Jésus nous dit que nous devons "prendre notre croix" avec Lui et Le suivre. Accompagnons nos frères catéchumènes dans ce moment très profond, très intense, très grave de leur vie où ils vont passer par la mort du Christ pour entrer dans sa Résurrection. Et nous-mêmes, n'oublions pas, jour après jour, de vivre ce chemin, ce double chemin de croix et de vie, de mort et de résurrection, auquel le Christ nous invite.
AMEN