EFFROI ET STUPEUR

Jr 18, 18-20 ; Mc 10, 32-45

Mercredi de la deuxième semaine de carême – A

(18 mars 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

D

imanche dernier, nous célébrions le mystère de la Transfiguration du Seigneur, cette vision de gloire qui fut donnée aux disciples. Et vous avez remarqué comment les évangiles dans leur ensemble tenaient à souligner l'aspect d'effroi et de stupeur qui avait frappé les disciples au moment même où ils voyaient le Christ dans sa gloire, dans son corps, dans sa chair transfigurée.

Aujourd'hui c'est une sorte de transfiguration inversée que nous venons de lire. En effet, "Jésus marche résolument vers Jérusalem, en tête de ses disciples. Ceux-ci étaient dans la stupeur et les foules étaient effrayées." C'est dire que, quelle que soit la manifestation de Jésus, que ce soit dans sa gloire, que ce soit dans le fait qu'Il marche simplement à la tête de son peuple sans qu'aucune manifestation extraor­dinaire ne l'entoure, dans tous les cas la réaction des foules et plus spécialement de ses disciples, c'est "l'effroi et la stupeur". Je crois qu'il ne faut pas le traduire dans un régime un peu trop psychologique. Cela ne veut pas dire que les foules et les disciples tremblaient, avaient des frissons ou des angoisses. Mais les évangiles veulent nous dire qu'à partir du moment où le Christ se tourne vers Jérusalem, l'homme qui suit le Christ est pris par quelque chose qui le dépasse. Car dans la Bible comme dans toutes les traditions religieuses de l'antiquité, l'effroi et la stupeur veulent dire que l'homme est saisi par quelque chose de plus grand que lui, qui pour ainsi dire le pétrifie, l'immobilise.

Ainsi donc ce petit verset de l'évangile veut nous dire que, de même que le Christ dans sa Transfi­guration, par laquelle Il avait manifesté sa gloire aux disciples et les avait saisis, de la même façon, lorsque le Christ marche vers Jérusalem, lorsqu'Il accomplit son Exode, c'est la même emprise qui s'exerce. Il est vraiment le Fils de Dieu. Il les saisit, Il les prend. Et c'est dans cette espèce de saisissement de la présence de Dieu que les disciples suivent presque comme des noctambules, comme des somnambules. Ils sont pour ainsi dire saisis, fascinés par leur maître. Or cette fascination, cette emprise du Seigneur sur les disci­ples va se manifester à travers deux choses.

La première chose c'est une nouvelle annonce de la Passion. Ces annonces de la Passion c'est le fait que le Christ marche vers sa mort et que toute sa mis­sion lui apparaît centrée vers ce moment où Il donnera sa vie pour racheter le monde de son péché. Cela si­gnifie que lorsque le Christ veut nous dire qui Il est, et Il emploie ce terme le plus extraordinaire de tout le Nouveau Testament, "le Fils de l'Homme" qui est sans doute le terme qui désigne le mieux qu'Il est d'origine divine, car dans la tradition biblique "le Fils de l'Homme" voulait dire précisément cela, un être céleste, au moment où le Christ veut nous dire le mieux qui Il est, Il nous le dit en se regardant marcher vers sa mort. Il le dit face à sa mort. Et cela est évi­demment encore plus effrayant pour les disciples car, dans notre propre expérience, ce qui est le plus dur à porter, c'est de nous situer en face de notre mort. Et là, le Christ explicitement, donne à ses disciples le sens véritable de sa présence : Il est là pour une mort vouée à l'humanité tout entière mais à eux d'abord.

Mais ensuite la question rebondit et deux dis­ciples parlent du Royaume. "Pourrons-nous siéger l'un à ta droite et l'autre à ta gauche ?" Cette préoc­cupation est tout à fait légitime de la part des disciples car ils commencent à pressentir que si le Christ est venu c'est à cause du Royaume. Mais là encore le Christ renvoie cette question du Royaume à celle de boire la coupe, c'est-à-dire de mourir. Le dialogue qui s'enchaîne alors entre le Christ et les disciples montre que, pour Lui-même déjà le Christ, l'accès au Royaume passe à travers la mort, et pour les disciples qui ne sont pas au-dessus du maître, l'accès au Royaume s'accomplira aussi à travers la mort.

Ainsi donc le Christ nous remet toujours de­vant cette réalité fondamentale de notre existence chrétienne. Ce n'est pas simplement d'améliorer le monde, mais c'est que le Christ, s'Il est venu chez les hommes, c'est pour les rendre capables de faire face à leur mort non pas en faisant les fanfarons, en voulant se montrer plus malins qu'ils ne sont, mais pour re­mettre l'homme devant sa mort et lui rappeler que, par lui-même il ne pourrait vaincre cette mort, mais que Lui peut le faire vaincre cette mort et entrer dans la vie. "Tu ne mourras pas seul ! Je serai avec toi ! Tu ne boiras pas la coupe tout seul, mais il faut que tu la boives avec Moi. L'épreuve de ta mort est incontour­nable car elle vient de ton péché, mais désormais c'est Moi qui te met en face de ta mort, Moi ton Seigneur, pour que tu découvres comment te sera donnée la vie."

Ainsi se trace dans l'existence des disciples et dans notre propre existence la ligne profonde de notre salut. Il n'y a pas de salut sans mort, mort à nous-même, au jour le jour, et cet acte ultime de notre vie qu'est notre mort. Mais, au cœur même de cette mort, le Christ vient sans cesse et Il ouvre par là, la pré­sence de son Royaume. C'est cela notre existence de baptisés. C'est le fait que tout instant de notre vie qui est marquée par la mort, ne serait-ce que par le fait que le temps présent que nous vivons s'efface et dis­paraît à tout jamais, tout instant de notre vie est mar­qué par la mort, mais en même temps, dans cette mort, dans le fait qu'il y a quelque chose en nous qui meurt, le Christ nous fait faire face à la vie éternelle le Christ vient prendre possession de nous et nous cons­truit, nous établit pour son Royaume.

Alors, en vérité, nous pourrons, tous, siéger à la droite et à la gauche du Christ car, à ce moment-là, plus le Royaume se grave en nous à travers cette épreuve de la mort, plus la proximité du Seigneur est forte en notre vie et dans notre être, et plus nous sommes établis, en vérité, dans le Royaume de Dieu.

 

AMEN