QUI SONT MA MÈRE ET MES FRÈRES ?

1 R 18, 41-46 ; Mc 3, 20-35

(2 mars 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

 

a raison unique et fondamentale pour laquelle le Christ est venu parmi les hommes, c'est le désir de rassembler tous les hommes en une seule maison, en une seule famille. C'est pourquoi les épisodes que nous avons lus dans cette page d'évangile sont si importants.

Vous l'avez remarqué, Jésus commence sa prédication en Galilée et Il a un succès considérable, les foules le suivent, tout le monde se presse dans les différents endroits où Jésus va même pour se reposer. Et sa famille, et par famille il ne faut pas entendre nécessairement uniquement la famille proche mais la famille au sens le plus large du terme, les membres de la parenté de Jésus, plus ou moins proches, les membres de cette famille sont tellement troublés par le succès de Jésus qu'ils ont comme le pressentiment que cette affaire est trop dangereuse. A la fois, ils veulent le retirer, ils veulent l'arracher à sa mission et en même temps ils trouvent une excuse pour ne plus avoir rien à faire avec Lui : "Il a perdu le sens ! Il est hors de Lui !"

On dirait qu'à ce moment-là, c'est comme si la parenté charnelle de Jésus, les cousins, tous les membres de la famille les plus éloignés, voulaient rompre les liens qui sont entre eux et Jésus. C'est comme une démission de ce lien charnel qui pouvait les unir à Jésus. Et d'un autre côté, voyant que Jésus a un véritable pouvoir sur les forces spirituelles du mal, les pharisiens se mettent à l'accuser en disant : "C'est par le démon qu'Il expulse les démons !" Là, on voudrait brouiller le sens spirituel de l'appartenance à Jésus. On voudrait mettre radicalement en échec le projet de Jésus, non plus au niveau des relations affectives et familiales qui se tissent autour de Lui, mais au niveau même de sa mission.

Jésus fait du bien, Il guérit les malades, Il chasse les démons, mais on veut absolument l'enfermer dans une contradiction, Le discréditer et semer la zizanie à l'intérieur même de ces liens spirituels que le Christ veut établir entre tous les hommes et Lui. Et on dit simplement : "C'est parce qu'Il est possédé du démon que Lui-même chasse les démons". Dans un cas comme dans l'autre, au plan spirituel ou au plan charnel et affectif, on dirait que les hommes s'acharnent à détruire cette relation familiale, cette relation familière que le Christ est venu établir entre Lui et chacun des hommes, entre Lui, donateur du salut et chacun de ceux qui doivent être bénéficiaires et récepteurs de ce salut.

C'est sans doute ce qui explique que, à la fin, lorsqu'on dit à Jésus : "Tes parents, ta famille viennent te chercher", Jésus replace le problème sur un autre niveau. Il dit : "Mais qui sont ma mère et qui sont mes frères ? Tous ceux qui écoutent la Parole de Dieu ceux-là me sont un frère, une mère et une sœur." C'est un enseignement extraordinaire. Car ce que le Christ veut nous faire voir à travers ces paroles toutes simples, ce n'est pas de renier toutes les attaches familiales, tous les liens de la chair et du sang qu'Il a avec cette famille qui est peut-être en train de le renier. Non, au contraire. Le Christ accepte cette relation familiale, mais Il veut l'étendre à tous les hommes. Autrement dit c'est comme s'Il disait : Dieu sait que les rapport entre père et fils, entre mère et enfant sont des rapports d'affection extrêmement forts et profonds, c'est ce rapport par lequel la vie nous est donnée. Mais moi, je suis venu établir un rapport infiniment plus profond entre moi-même le Christ et tous les autres hommes, désormais, j'aime chaque homme comme une mère peut aimer son enfant, et infiniment plus. Et dans toute relation qu'il y a entre les hommes, je viens faire couler la vie de mon propre amour et de ma propre joie que je veux mettre dans le cœur de chaque homme.

Frères et sœurs, c'est un des grands enseignements de notre vie chrétienne. Ce que le Christ voudrait, ce n'est pas nous arracher aux liens qui nous attachent les uns aux autres. Il ne veut pas nous arracher à la famille. Il ne veut pas nous arracher à tous ces liens tissés avec ceux que nous aimons. Mais Il veut, qu'à l'intérieur même de ces liens, les liens conjugaux, les liens parentaux, les liens affectifs de toutes sortes qui peuvent exister entre nous, Il veut y faire resplendir son amour, sa propre tendresse et l'infini et l'absolu de sa miséricorde, de son pardon. On peut dire que, d'une certaine manière, Jésus a voulu sauver tous les liens de charité et d'amour qui peuvent exister entre les hommes sur terre et que, loin de les détruire, loin de se laisser posséder par le démon qui n'a que le désir de diviser, Il vient transfigurer ces liens, Il vient les illuminer, Il vient les sauver au cœur même de toutes ces relations tissées entre nous.

Que ce soit dans la joie ou dans les larmes, nous connaissons tous cette force de l'amour qui peut nous unir les uns aux autres. Ce qu'il faut que nous comprenions, c'est que même si, à certains moments, ces liens peuvent être mis à l'épreuve de la mort, à l'épreuve de je ne sais quelles difficultés qui peuvent traverser notre vie, en réalité, sur tout cela, le projet du Christ est toujours le même : c'est faire que ces liens ne se dissolvent pas. C'est faire que ces liens de charité qui existent entre nous ne soient pas détruits, ne soient pas abîmés, mais que, au contraire, à chaque fois qu'ils traversent une épreuve, quelle qu'elle soit, ils en sortent re-solidifiés, reconstitués, au sens le plus fort du terme, rétablis, rénovés, transfigurés par l'amour même de Dieu.

Au cours de cette eucharistie, prions les uns pour les autres, afin que véritablement, notre amour fraternel, quelles que soient les manières dont il se manifeste dans notre vie, et même si cet amour peut être traversé par l'épreuve de la mort, que chaque fois, nous n'oublions pas pourquoi le Christ est venu. Il est vraiment venu pour faire de nous tous une immense famille de vivants, non pas simplement d'une vie humaine mais de la splendeur même de sa vie divine.

 

AMEN