LE FINI ET L'INFINI
Dn 9, 3-6+15-19 ; Lc 18, 9-14
Lundi de la deuxième semaine de carême – C
(16 mars 1992)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
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I |
l y a au fondement de notre relation avec Dieu un élément très profond, un consentement premier qui consiste à accepter, et c'est souvent à reprendre, la disproportion fondamentale entre l'action de Dieu et notre réponse. Ce que je dis là n'appartiens pas à l'ordre moral, mais de ce consentement dépend notre humilité réelle, celle qui permet comme ce publicain de se formuler, de s'accepter comme pécheur pour recevoir de Dieu son pardon.
Il est difficile, dans notre esprit, dans notre vie, d'accepter que quelqu'un qui nous dépasse infiniment se penche vers nous et s'intéresse à nous. Nous avons l'habitude, l'expérience d'une certaine égalité dans les relations et nous ne pouvons pas du tout concevoir et nous n'avons pas les moyens de concevoir cette disproportion. C'est pourquoi nous essayons de combler comme instinctivement la distance qui nous sépare de Dieu. Elle s'appelle silence, elle s'appelle parfois apparemment absence, mais y a presque ontologiquement une impossibilité qu'un tel infini puisse communiquer avec ce que nous sommes comme finis. Et nous le sentons. Nous en avons l'intuition fondamentale. Et ce n'est pas une décision d'ordre moral. C'est une des catégories d'un philosophe Paul Ricœur qui déploie et réfléchit cette disproportion. Il s'agit là d'une sorte de consentement intérieur à être sous le regard de Dieu, c'est-à-dire à être sous le regard de cet infini qui n'a aucune mesure avec ce que nous sommes.
Alors nous essayons, par différentes méthodes, de rattraper et de combler ce vide car la distance est si grande qu'elle nous semble vide. Si nous sommes comme le pharisien nous pouvons la rattraper par un calcul, une somme, une addition plus ou moins juste qui nous permette, sur une échelle bien petite, de grimper un peu vers Dieu. Le publicain lui accepte de rester au même niveau, encore faut-il qu'il ne tombe pas dans le tort du pharisien lui-même en se disant : Regarde, Seigneur, je ne suis pas comme ce pharisien qui s'est comparé à moi, et ainsi de suite. Nous tournons en rond, mais souvent nous sommes comme un publicain devenu un peu pharisien, c'est-à-dire que nous acceptons d'être pécheur et en même temps, nous nous réjouissons de ne pas être comme ces pharisiens qui, eux, ne se reconnaissent pas comme pécheurs. Alors, là, nous revenons, nous sommes non seulement des publicains mais aussi des pharisiens.
Il s'agit donc d'accepter d'être à l'endroit même où nous sommes cueillis, où nous sommes reçus par Dieu. Nous n'avons pas d'effort à faire "pour monter". Il n'y a pas d'ascension à faire en nous. Il y a plutôt un élargissement, un étalement de notre personne pour que Dieu puisse ensemencer et fertiliser notre personne humaine. Nos actions ne peuvent en aucun cas se comparer à cette distance qui nous sépare de Dieu. Par contre, nous pouvons laisser la place à l'action de Dieu. C'est pourquoi le passage du livre de Daniel que nous avons lu se termine par ces impératifs qui sont si beaux et que je vous relis car ils sont un appel et l'appel est une des choses qui ne comblent pas le vide mais laisse la place à Dieu pour agir quand Dieu se penche et descend vers nous.
"Seigneur ! écoute ! Seigneur, pardonne ! Seigneur, veille et agis ! Ne tarde point ! Par Toi-même Seigneur, non pas en raison de nos péchés mais en raison de ce que Tu es, de tes grandes miséricordes !"
Retrouvons en nous l'attrait de ce qu'est Dieu pour Lui-même et non pas de ce qu'Il est pour nous. Ainsi nous trouverons une nouvelle façon de reconnaître son amour, nous trouverons une nouvelle façon d'accepter humblement sa disproportion, la poussière que nous sommes pour que la joie d'être aimé et sauvé et élevé par Lui se plante en nous à tout jamais.
AMEN