LA PRÉSENCE AU COEUR DE L'EXODE ET DE LA MORT

Ex 12, 24-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Lc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année B (4 mars 2012)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Et si tout était mort ?

 

F

rères et sœurs, pourquoi au temps du carême la liturgie nous propose-t-elle de lire l'évangile de la Transfiguration ? La première réponse qui vous vient à l'esprit et qui n'est pas tout à fait fausse c'est parce que la transfiguration prépare à l'avance la Passion du Christ et annonce aux apôtres qui ne seront pas au pied de la croix, à part saint Jean que ce corps abîmé, que ce corps supplicié est pourtant bel et bien le corps du Christ.

On pourrait se dire que la transfiguration c'est comme un gâteau que l'on nous montre à l'avance, en nous disant : si vous faites bien votre carême, si vous êtes de bons chrétiens, voilà un jour, à quoi vous allez ressembler. Ce point de vue n'est pas tout à fait faux, mais il est quand même un peu court parce que très rapidement on pourrait en conclure qu'il y a d'un côté Dieu, d'un côté l'homme, et que les deux sont comme l'eau et l'huile et ne se mélangent pas. La transfiguration n'est pas la juxtaposition de deux réalités, une divine et une humaine. Pour parler à ceux qui sont férus d'informatique, maintenant, on parle de couche et de surcouche informatique, vous achetez un instrument avec un logiciel déjà installé, vous trouvez qu'il ne répond pas suffisamment à votre attente, vous ajoutez un autre logiciel par-dessus. La transfiguration ce n'est pas le logiciel divin qui viendrait comme une surcouche cacher, faire disparaître, ensevelir le corps de l'homme.

Ce qui m'a toujours interrogé, c'est le fait qu'au cœur de la transfiguration, il y a deux types de comportement humain visible : il y a le Christ d'un côté, et les apôtres, en enfin, Moïse et Élie. Vous l'aurez remarqué, dans les différents récits de la transfiguration, Moïse et Élie d'une part, les apôtres d'autre part, ne voient pas la même réalité. Ils en se rendent pas tout à fait compte de ce qui se passe de la même manière. D'un côté, Élie et Moïse, qui sont dans la contemplation, dans le lien direct et la communion avec Dieu, et puis, il y a les apôtres qui certes, sont présents, mais en même temps sont totalement absents, ils ne comprennent pas ce qui se passe, et quelquefois même on se prend à sourire quand Pierre dit qu'il faudrait peut-être construire une tente pour chacun. On a envie de lui dire qu'il ne se rend pas compte de ce qui est en train de se passer.

Pourquoi cette différence ? Certains écrivains ecclésiastiques, comme celui que nous lisons hier soir aux Vigiles, diraient que Élie et Moïse sont ceux qui ont eu une expérience divine plus particulièrement à travers le lieu de la montagne. Mais cela va beaucoup plus loin et cela va jusqu'à expliquer la raison pour laquelle ce texte est lu pendant le temps du carême. Si les apôtres ne comprennent pas ce qui se passe, c'est parce qu'ils ne sont pas morts ! Et je ne parle pas de la mort physique, car comme on le dit dans l'Ancien Testament, on ne peut voir Dieu et rester en vie, donc il n'y a que les morts qui peuvent voir Dieu. Je ne parle pas simplement de la mort physique, mais je parle de tout exode et je parle de toute expérience de mort dans le sens où il nous est arrivé à certains moments, même si notre cœur continuait à battre, et le sang à circuler, à vivre un exode mortel, où appuyé sur des bases qui nous semblaient sûres, fermes, définitives, tout s'écroule, disparaît, il n'y a plus d'ordre, rien ne tient, rien n'a plus de sens, et nous ne savons plus où nous allons. C'est l'expérience de Moïse et d'Israël à travers l'Exode, le passage de la Mer Rouge, et c'est aussi l'expérience d'Élie, obligé de fuir son pays, et de partir en Exode comme déraciné non seulement sur le plan géographique, mais aussi au niveau de ses convictions de foi.

C'est cela qui fait que d'un côté Élie et Moïse ont quelque chose à partager avec le Christ, futur "passionné", futur mort, c'est là que peut se nouer la relation entre Moïse et Élie d'une part et d'autre part, le Christ. Les apôtres, on ne peut pas leur jeter la pierre, n'ont pas encore vécu cette expérience de mort, d'exode, qui ne viendra qu'après la mort du Christ et sa résurrection. Là, ils comprendront enfin ce qui s'est réellement passé.

Cela peut sembler terrible, au moins pour deux choses : d'abord, pour reprendre les mots du patriarche Jacob : "Dieu était là et je ne le savais pas". Cela veut dire que l'homme même encore vivant ne peut se rendre compte qu'il a rencontré Dieu qu'a posteriori. Une deuxième chose très proche de bon nombre de nos contemporains, et même quelquefois assez éloignés de Dieu, et qui souvent posent la question en des termes assez virulents : comment se fait-il que nous avons le sentiment que Dieu se montre beaucoup plus à nous quand cela ne va pas, quand nous traversons des moments de souffrance, alors, cela voudrait dire que Dieu lui-même nous frapperait exprès parce que c'est le seul moyen de la rencontrer ? Pourquoi faut-il passer par cet exode pour rencontrer Dieu ? Nous aimerions mieux le rencontrer sans cette expérience. Entre l'homme et Dieu, il y a ce chemin qui a été tracé par Dieu lui-même qui en nous rejoignant dans notre humanité a pris exactement ce même chemin de l'exode et de la mort. Le moment où nous sommes le plus en phase, le plus capable de voir Dieu et de le découvrir, c'est à travers une expérience d'exode.

Je crois que c'est la raison pour laquelle ce texte est lu pendant le carême. Me revenait à l'esprit tout à l'heure une lecture que nous avons entendu cette semaine et qui concernait Jonas. Dans l'évangile qui suivait, ce texte pouvait prêter à sourire, c'est ce démon chassé, notre âme a passé le balai, tout est bien propre dans notre maison et ce démon errant dans la nature, trouve que la maison a été remise en ordre, il revient, mais avec plusieurs copains ! La situation postérieure est pire que la situation antérieure. Si je vous parle de ce texte c'est parce que très souvent, nous abordons le carême à travers cette métaphore. Le carême c'est le temps où je vais passer le balai, je vais faire des efforts, je vais mettre des fleurs au balcon, je vais ranger, et ma maison sera pimpante et jolie, je m'y sentirai bien, et je ne le fais pas que pour moi mais aussi pour accueillir Dieu. Et alors qu'on avait prévu de manger deux ou trois carrés de chocolat en moins, d'être plus sympathique avec son voisin, de réduire la cigarette, on recommence, et quand on va se confesser, on vient désespéré auprès du prêtre pour reconnaître qu'on ne s'en sort pas, même après un moment d'éclaircie, le mistral est passé, et on est retombé dans les vieux démons !

Le carême ce n'est pas tout à fait cela. Le carême ne consiste pas à balayer sa maison pour faire joli, sinon, on est comme les apôtres devant le Christ, objectivement en relation avec Dieu, mais ne comprenant pas ce qui se passe. La véritable signification du carême c'est de vivre une expérience d'exode profonde. Elle n'est pas toujours liée au temps liturgique, parce que par définition, nous ne choisissons pas le jour où nous sommes frappés par des interrogations, par des doutes, des bouleversements, ou par la mort. Le carême, même si nous n'avons pas à nous imposer formellement de l'extérieur des situations de mort, nous sommes invités à faire mémoire et à reprendre au cœur de nos vies ces moments d'exode, de mort, pour y découvrir que Dieu était bien là, mais nous ne le savons pas toujours.

 

AMEN

 

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