LE SIGNE BIBLIQUE DES QUARANTE JOURS

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (17 février 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, à partir de dimanche prochain et jusqu'à la fin du carême, la liturgie va développer ce qui est le thème essentiel du carême, la préparation des catéchumènes au baptême qu'ils recevront dans la nuit de Pâques. Ce sera successivement dimanche prochain l'évangile de la Samaritaine, et puis celui de l'aveugle-né, et puis celui de la résurrection de Lazare. Mais si à partir du troisième dimanche de carême c'est ce thème du baptême qui est développé, les deux premiers dimanches, dimanche dernier et aujourd'hui nous donnent le cadre de toute la Pâque du Christ depuis son chemin vers Jérusalem jusqu'à son chemin vers le Père au jour de l'Ascension.

En effet, dimanche dernier, nous avons médité sur le combat de Jésus avec le diable au désert, ce combat qui ne s'achève pas à la fin des rencontres de Jésus avec le diable puisqu'il nous est dit dans l'évangile de saint Luc que "le diable le quitta pour revenir au moment fixé" (Lc 4, 13 b). Cette lutte de Jésus avec Satan c'est donc non seulement le prélude à sa vie publique mais c'est aussi tout le sens de cette vie publique y compris sa Passion qui sera la lutte décisive contre le Prince de ce monde. Aujourd'hui, comme je vous le disais tout à l'heure, avec l'évangile de la Transfiguration c'est la Pâque même du Christ qui nous est annoncée et déjà manifestée comme elle l'a été aux disciples, et nous le chantions au début de cette Eucharistie : "afin qu'en sa croix nous reconnaissions sa gloire" et que nous ne soyons pas par la vision du Christ crucifié, que nous ne soyons pas détournés en nous imaginant que ce n'était qu'un homme qui a échoué. C'est au contraire le commencement de la gloire, le commencement de la victoire.

Voilà donc le cadre qui nous est proposé et ce cadre, pendant quarante jours qui sont les quarante jours du carême car le mot "carême", comme le mot "quarante" sont des dérivations populaires du latin "quadragesima" qui veut dire quarantaine. Pendant ces quarante jours nous allons nous avancer vers Jérusalem, vers la Pâque, vers la croix, vers la Résurrection, vers la Gloire.

Quarante jours, c'est le temps que le Christ a passé au désert en étant tenté par Satan et en résistant à cette tentation victorieusement. Quarante jours c'est donc le temps de l'épreuve, le temps du chemin de combat, le temps de la pénitence et nous pouvons évoquer dans la Bible, dans l'Ancien Testament, un grand nombre de passages où revient ce chiffre de quarante jours. Je pense particulièrement à la prédication de Jonas, le prophète, dans la ville païenne de Ninive où Jonas proclame parce que Dieu le lui ordonne : "Encore quarante jours et Ninive sera détruite" (Jo. 3, 4 b). "Et les gens de Ninive bien que païens, crurent en Dieu, se revêtirent de sacs depuis le plus grand jusqu'au plus petit. La nouvelle parvint même au roi de Ninive ; il se leva de son trône, quitta son manteau, se couvrit d'un sac et s'assit sur la cendre. Et l'on cria dans Ninive par décret du roi et des grands, cette proclamation : Hommes et bêtes gros et petit bétail ne mangeront pas et ne boiront pas d'eau. On se couvrira de sac et on criera vers Dieu avec force. Qui sait si Dieu ne se ravisera pas, s'Il ne se repentira pas, s'il ne reviendra pas sur l'ardeur de sa colère en sorte que nous ne périssions point. Dieu vit ce qu'ils faisaient pour se détourner de leur conduite mauvaise, et il se repentit du mal dont Il les avait menacés et Il ne le réalisa pas" (Jo 3, 5-10).

C'est donc une invitation à la conversion de notre péché vers la rencontre de Dieu, vers la grâce que Dieu va nous faire comme Il l'a fait pour les habitants de Ninive après la prédication de Jonas. C'est un premier aspect de cette quarantaine de pénitence, c'est ce que dès le premier jour du carême le mercredi des cendres, la liturgie nous disait : jeûnez, priez, partagez.

Ces quarante jours de Ninive nous invitent à remonter plus loin dans le temps. L'événement du déluge a duré lui aussi quarante jours et quarante nuits: "Au bout de sept jours, les eaux du déluge vinrent sur la terre. Les sources et les écluses du ciel s'ouvrirent et la pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits" (Gn 7, 10-12). Cette quarantaine évoque encore le combat de Jésus contre Satan. Ici, c'est Dieu qui veut débarrasser l'univers de son péché et renouveler et refaire un univers nouveau à partir de Noé, le seul juste qu'il ait pu rencontrer sur la terre. Ces quarante jours pendant lesquels les eaux du déluge ruissellent sur la terre, et vont à la fois faire disparaître l'humanité pécheresse et créer une humanité nouvelle, c'est l'image du baptême. C'est encore l'action de Dieu qui nous convertit, nous transforme, nous délivre du mal et nous fait entrer dans une vie nouvelle. Tel est le sens de ces quarante jours et quarante nuits du déluge, et c'est ce que nous vivons aussi durant ce temps de carême.

Le symbole des quarante jours et quarante nuits nous allons le retrouver encore dans plusieurs autres passages. Le temps de l'Exode commencé par la sortie d'Égypte a duré quarante ans. Ce ne sont pas des jours mais des années, mais le chiffre quarante est toujours présent et pendant ces quarante années, le peuple de Dieu délivré de la menace de Pharaon dans les eaux de la Mer Rouge, a marché à travers le désert vers la Terre Promise. Voilà donc une nouvelle dimension. Il ne s'agit plus seulement de conversion, mais il s'agit d'aller à la rencontre de Dieu, de la Jérusalem nouvelle, à la rencontre de la terre de la promesse, de la réalisation des promesses de Dieu. Cela va se confirmer par le passage où Élie le prophète marche vers le Mont Horeb, nous lisions cela hier soir aux Vigiles de ce dimanche. Elie fuit devant la reine Jézabel, la reine impie qui veut le mettre à mort, et il en a assez, il est désespéré, il se couche pour mourir sous un arbre. A deux reprises, l'Ange du Seigneur viendra lui toucher l'épaule et l'inviter à manger une galette de pain que Dieu a déposé à la tête d'Élie, et à boire à une cruche d'eau. "L'ange lui dit : lève-toi, mange, autrement le chemin sera trop long pour toi. Il se leva, mangea et but, puis soutenu par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu'à la montagne de Dieu, l'Horeb" (I R. 19, 7-8). Le carême c'est donc quarante jours et quarante nuits, quarante années, si vous préférez, en marche vers Dieu, vers la Terre promise, en marche vers la rencontre du bonheur de Dieu. Avec Élie nous allons à la rencontre du Seigneur.

C'est pour cette raison qu'Élie est présent à la Transfiguration non seulement parce qu'au moment où il devait mourir il a été emporté au ciel dans un char de feu, en image par avance de la Résurrection, mais parce qu'il a marché pendant quarante jours et quarante nuits comme nous le faisons dans ce carême, à la rencontre de Dieu.

Et Moïse ? Moïse aussi entre dans le mystère de cette quarantaine, car comme nous l'entendions dans la première lecture de cette eucharistie, nous avons appris que : "Le Seigneur dit à Moïse : monte vers moi sur la montagne et demeure avec moi que je te donne les Tables de la Loi que j'ai écrites pour l'instruction du peuple. Moïse se leva et monta à la montagne de Dieu. La nuée couvrit la montagne et la gloire du Seigneur s'établit sur le mont Sinaï. (Vous le voyez, nous sommes déjà dans la perspective même de la Transfiguration, une montagne, une lumière, la gloire de Dieu). La gloire du Seigneur s'établit sur le mont Sinaï, la nuée le couvrit et le septième jour le Seigneur appela Moïse du milieu de la nuée. L'aspect de la gloire du Seigneur était aux yeux des israélites comme celui d'une flamme dévorante. Moïse entra dans la nuée et il demeura sur la montagne pendant quarante jours et quarante nuits" (Ex. 24, 12-18)? C'est donc ce temps du carême, quarante jours et quarante nuits en marche à la rencontre du Seigneur d'Élie, mais c'est aussi quarante jours et quarante nuits en présence de Dieu avec Moïse.

Voilà donc quel est le mystère de ce carême qui nous est proposé aujourd'hui, le mystère du Christ transfiguré entouré de Moïse et d'Élie et qui, comme eux, nous invite à marcher à sa suite pendant quarante jours et quarante nuits vers la Terre Promise, vers la présence de Dieu, vers la Gloire de Dieu.

Quarante jours, quarante nuits, c'est aussi le temps qui sépare la résurrection du Christ du moment de l'Ascension. C'est au terme de quarante jours pendant lesquels le Christ a parlé avec ses disciples, les a entretenus de l'amour du Père et de la gloire vers laquelle il marche. Quarante jours, là encore en route cette fois-ci non plus vers la Terre promise seulement, mais vers le regard et l'amour du Père.

Que ce dimanche nous invite pendant ce temps du carême à vivre toutes ces dimensions de cette quarantaine. Nous sommes invités à nous convertir, à changer de vie, à une naissance nouvelle, nous sommes invités à une marche à travers le désert vers la terre de la Promesse, nous sommes invités à entrer avec Moïse et plus encore avec Jésus, car comme nous le disait saint Paul tout à l'heure, la gloire de Dieu qui se reflétait sur le visage de Moïse n'était qu'un phénomène passager, tandis que la gloire de Dieu qui se reflète sur notre visage parce que nous regardons le visage du Christ, et que la lumière du Christ se communique à nous, cette gloire est infiniment plus profonde parce quelle jaillit de l'intérieur. Peut-être avez-vous remarqué d'ailleurs que si le Christ au jour de la transfiguration apparaît dans la lumière, dans le rayonnement, dans l'éblouissement, à ses disciples, quand le Christ ressuscitera Il ne se manifestera pas d'une manière lumineuse ou exceptionnelle, mais il se manifestera dans un homme comme les autres au point que Marie-Madeleine pourra le prendre pur un jardinier et que les deux disciples sur le chemin d'Emmaüs pourront le prendre pour un homme comme eux qui chemine sur la route. C'est seulement de l'intérieur, quand Jésus appellera Marie-Madeleine par son nom avec cette intonation inimitable qui est celle de Dieu quand Il nous parle, c'est seulement quand Jésus refera le geste de l'eucharistie que les yeux de Marie-Madeleine et ceux des disciples s'ouvriront et qu'ils verront la gloire, non pas une gloire extérieure, mais une gloire qui jaillit de l'intérieur, cette gloire dans laquelle le Christ est entré, à laquelle nous sommes appelés et qui sera notre bonheur auprès du Christ et auprès du Père pendant toute l'éternité de la Terre promise.

 

 

AMEN