NUDITÉ ET CHASTETÉ
Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Mt 17, 1-8
Deuxième dimanche de carême - année A (20 février 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Paradoxalement, la fête d'aujourd'hui nous parle de chasteté. Mais ne confondons pas chasteté et continence, ça n'a rien à voir. La chasteté définit les rapports que nous devons avoir les uns avec les autres qui évite les intrusions, les voyeurismes, les récupérations, les possessions, les manipulations. La vraie chasteté, qui n'est pas de s'abstenir de relations sexuelles, définit et respecte la frontière qu'il y a entre nous. Et la chasteté est une sorte d'apprentissage que nous devons mettre en place dans nos relations humaines, dans la vie conjugale comme dans les relations fraternelles. Nous sommes tous appelés à être chastes les uns avec les autres. La vocation du mariage d'ailleurs, plus spécialement, du fait même de l'activité sexuelle du couple, amène l'homme et la femme à définir un rapport de respect de la frontière de l'autre, pour que l'autre étant nu dans les bras de son conjoint, reste lui-même, ne soit pas possédé, récupéré, annulé. C'est cela la véritable définition de la chasteté.
L'expérience que font les apôtres au sommet de la montagne, est une expérience limite. Le Christ se déshabille, Il laisse entrevoir ce que sera le paradoxe de la chair humaine. Elle est Adam, elle est cette glaise dans laquelle Dieu a insufflé une haleine de vie, et en même temps, elle est destinée à être ressuscitée. Il y a une sorte de tension, de dualité, c'est le cœur même du christianisme que d'essayer de tenir les deux extrêmes : d'une part la chair vient de la glaise, et d'autre part, elle va vers Dieu, elle est destinée à Dieu. La chair est le lieu de la gloire, c'est-à-dire qu'elle est le lieu de ce que les apôtres vivent sur cette montagne, une sorte de densité d'existence, une telle densité qui n'est pas violente, mais qui, sur cette terre, est à peine supportable. C'est pourquoi Jésus apparaît avec les deux voyageurs des expériences ultimes de Dieu : Moïse et Élie. Moïse en voyant le buisson ardent voit tout de Dieu, sans rien voir ! Et Élie dans la grotte, entend tout de Dieu, sans rien entendre ! Au bout d'un moment le paradoxe de Dieu est tellement incroyable, que ce n'est plus vraiment voir quelque chose, car en fait, on ne voit rien sur la montagne, on voit la lumière qui donne à voir la lumière, ce qui est plus intéressant encore. Ce n'est pas tellement Jésus qui se donne à voir qu'Il se donne en tant que lumière pour voir les choses. Moïse fait l'expérience la plus incroyable de l'Ancien Testament, en découvrant ce buisson qui brûle sans se consumer. Il fait l'expérience qu'il y a un "au-delà" du voir, qui est comme de voir à l'intérieur, de recevoir à l'intérieur. C'est ce que nous vivons lorsque nous aimons quelqu'un et que ce n'est pas tant de le voir, de le scruter, ses oreilles, ses yeux, ses cheveux, ne disent rien de cette façon dont il anime sa vie. C'est pour cela qu'on est les uns avec les autres, qu'on se choisit et qu'on s'aime, ce n'est pas parce que nos oreilles sont placées de chaque côté de la tête, ce qui est quand même mieux, mais là n'est pas la question. Mais il y a une autre façon qui est donnée à voir que l'autre perçoit de l'intérieur et qui est un au-delà du voir.
De même, Élie dans la grotte, fait l'expérience ultime de Dieu. Ce n'est pas l'ouragan, ce n'est pas la tempête, ni le tremblement de terre mais bien comme le dit l'hébreu : le bruit que fait le silence, qui est souvent traduit par la brise légère, mais l'hébreu est plus fort, c'est vraiment le bruit que fait le silence. En fait, si vous écoutez bien le silence, il fait ce bruit … mais un bruit négatif, mais un bruit propre au silence. Et Élie perçoit au terme de ce bruit incroyable que font l'ouragan, le cataclysme et la tempête, l'immensité dense de la Parole de Dieu qui n'est plus un bruit mais qui est "au-delà" du bruit, "au-delà" de la Parole.
Pour Moïse et Élie, ce n'est pas l'expérience de la négation du sens de la vue ou de l'ouïe, mais c'est leur aboutissement. Et Jésus donne ce qu'Il peut donner sur la montagne, un peu plus, Il aurait écrasé les apôtres, et entendez dans le récit, Il commence par se transfigurer le visage, et puis cette blancheur insoutenable et les apôtres tombent devant lui, et dans la nuée qui les recouvre une autre expérience qui est celle de la voix, et là, "ils sont tout effrayés". Il y a la torpeur d'une part, à la limite de ce qui est visible sur cette terre pour découvrir l'invisible, et à la limite de ce qui est audible pour découvrir ce qui est inaudible. Je trouve très intéressant d'imaginer, parce que nous sommes presque aux portes de l'imagination : comment le Christ a-t-Il laissé entrevoir cet "au-delà" des sens humains, cet aboutissement des sens humains, qui ne les nie pas car ce n'est pas une expérience en-dehors du corps, c'est une expérience proprement du corps, mais qui va plus loin. Cette expérience flirte avec la frontière, et la tradition biblique de l'Ancien Testament l'a bien perçu quand elle dit qu'on ne peut voir Dieu sans mourir. Ce n'est pas que Dieu veuille nous tuer, mais l'expérience même de voir Dieu fait éclater les frontières du monde visible, fait éclater les frontières de cette apparence dans laquelle nous sommes, dans laquelle nous commençons simplement à deviner comme à l'avance, l'intensité de la réalité des choses.
Il y a un texte de l'Ancien Testament, qui, relu à travers cette hypothèse, peut apparaître différemment. C'est un texte célèbre, plutôt drôle à première vue. Il s'agit de Noé qui, après le déluge, boit un peu trop, et ivre, il se dénude dans sa tente. Un fils, plus voyeur que les autres, rentre dans la tente, voit son père nu, et une malédiction reposera sur son fils et sa descendance. C'est terrible, le fait d'avoir vu son père nu attire à lui la malédiction sur sa descendance. Les deux autres fils de Noé, Sem et Japhet, vont prendre mille précautions pour rentrer dans la tente à reculons, pour porter le manteau sans rien voir, et posent le manteau sur leur père pour recouvrir sa nudité. Evidemment, traditionnellement dans ce texte on y voit la prohibition de l'inceste, je pense que c'est vrai, mais il y a plus que cela : c'est tout le rapport du voir ou de la chosification. Il y a une façon de voir son père quand il est plus âgé et plus défait, de chosifier cette vieillesse en lui, et puis de le recouvrir d'un manteau, qui n'est pas seulement de le respecter, mais qui est de voir au-delà de la déchéance de son corps, de ne pas le confondre dans cette déchéance, et pour Noé, particulièrement dans cet état de nudité et d'ivresse, de s'en moquer. Les deux autres, Sem et Japhet vont couvrir leur père pour ne pas que leur regard s'attache à cette chose provisoire qui est la déchéance de la chair et qui les empêcherait de voir la destinée de la chair humaine.
Nous sommes dans une société d'images qui nous fait toujours croire qu'il y a encore quelque chose que je n'ai pas vu et que quand j'aurai vu, je saurai tout. Or, la pornographie et l'horreur jouent complètement sur ce registre, mais il n'y a rien à voir : ce n'est pas parce qu'on met une caméra à deux centimètre de la chair humaine qu'on voit mieux, on n'y voit que de la mécanique ! Et pourtant, cette même chair humaine recouverte d'un voile, nous dit sa réalité. C'est pour cette raison qu'il y a une grande différence entre la pornographie et l'érotisme. La pornographie veut nous faire croire qu'en dénudant quelqu'un on va enfin savoir ce qu'il est, mais il n'y a rien à voir, circulez ! alors que l'érotisme consiste à voiler la personne pour suggérer le secret de la personne. C'est tout à fait différent, et je pense que la véritable définition de la chasteté entre nous et entre Dieu et les hommes, c'est, non pas de nous cacher, mais de mettre un voile pour qu'à travers ce voile nous puissions pressentir, entrevoir, désirer, ce vers quoi la chair humaine est destinée : sa divinisation, sa transfiguration. Son intensification, sa transformation intérieure, dont elle est déjà comme en attente maintenant, mais qui ne trouvera son véritable aboutissement que lorsqu'elle sera complètement transformée de l'intérieur. De fait, au paradis, nous nous reconnaîtrons. Vous me reconnaîtrez, je vous reconnaîtrai, pourtant, je ne connais de vous que cet agencement de chair humaine que vous me présentez et vice et versa. On sait bien qu'il y a quelque chose que j'ai ou non pressenti en vous, et que vous avez ou non pressenti en moi. Si mon regard et mon accueil sont chastes, ils me permettent de voir le Dieu futur qui naît en vous.
C'est là qu'on retrouve ce qu'est véritablement la charité. La charité ne consiste pas simplement à créer une sorte de relation plus ou moins bienveillante, généreuse, disponible. La charité qui est l'exercice même de l'amour de Dieu consiste à porter son regard, ses oreilles, son écoute, ou son toucher (après, on peut développer sur les autres sens), pour que l'autre reste intègre à mes yeux, et qu'en même temps, il puisse se donner en voyant dans mon regard et entende dans mes oreilles, ce vers où il va, le paradis, et qui n'est pas une sorte de "tout va bien, et tout ira mieux". Le paradis c'est le lieu où effectivement nous irons au bout de notre vocation.
Pour terminer, la chasteté est à la fois l'intégrité de la personne, dans laquelle on peut lire son origine et sa fin et l'intégralité du don. C'est là que la chasteté s'exerce. La façon dont Jésus se donne sur la montagne, fréquente les frontières du visible de ce monde, mais au fond, elle constitue les apôtres pour qu'ils puissent continuer à être apôtres de Jésus-Christ. Elle respecte leur intégrité, et en même temps, Jésus se donne totalement. C'est pourquoi, comme je le disais au début, la nudité du Christ, c'est cette gloire, cette force, cette densité que le monde ne connaît pas mais qui est à la source du monde, et en même temps, c'est ce que nous verrons sur la croix, cette même nudité d'une chair qui se transforme progressivement. Ce que nous voyons à la Passion du Christ sur la croix, c'est un moment de métamorphose de la chair humaine. Ce que nous voyons sur la croix du Christ, que nous verrons le vendredi-saint et que nous suivrons pas à pas, la manière dont cette chair qui a l'air de se décomposer, en fait, se libère de cette apparence, se dégage de cette apparence, se décompose du point de vue terrestre pour mieux se reconstruire et se diviniser et apparaître comme il apparaîtra au matin de la Résurrection.
Que cette fête de Transfiguration nous aide les uns les autres dans le travail de carême que nous avons à faire sur nous-même, à faire l'apprentissage, autant que nous le pouvons, d'une véritable chasteté pour nous-même, sur nous-même. C'est une manière de respecter ce que nous sommes et ce que nous deviendrons, mais aussi sur l'autre, celui avec qui nous vivons, celle avec qui nous vivons. Cette chair qui est son essence, son identité, qu'il entende et qu'il voie que cette chair est destinée à devenir Dieu de manière immortelle et définitive. Que la fête de la Transfiguration nous ouvre les yeux à cette capacité que nous avons de nous vouloir Dieu les uns pour les autres.
AMEN