LA SAGESSE DE JÉSUS, FILS DE SIRAC

Si 5, 1-8

(8 mars 2009???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

L

a première lecture de ce jour est extraite d'un livre au assez mystérieux. Il a deux noms, celui qui nous est le plus connu est le nom "d'Ecclésiastique". En fait, cela veut dire le prédicateur, celui qui parle dans l'assemblée, un peu comme le chef de synagogue. C'est un nom "ecclesiasticos", celui qui parle dans l'Église, dans l'assemblée. Mais ce monsieur qui parle dans l'assemblée a un nom, il s'appelle Jésus, c'était un prénom courant à l'époque, et il était d'une famille qui s'appelait Sira, ou Sirac. C'est pour cela qu'on l'appelle Jésus Ben Sirac, Jésus, fils de Sirac, je dis bien Sirac, et l'on a traduit aussi en grec Siracide, descendant de Sirac. Si un jour vous entendez citer le Siracide, ou l'Ecclésiastique, c'est la même chose. 

      Or, ce monsieur est extrêmement intéressant. C'est exactement ce qu'on appelle un juif cultivé de l'époque. Juif, il l'est jusqu'au bout des ongles, c'est un juif pieux, sans doute pas encore de ces juifs pieux qu'on appelle les pharisiens dont on verra beaucoup d'exemples dans l'évangile, c'est un juif pieux, sans doute originaire de Palestine, de Jérusalem ou des environs, en tout cas, son grand-père était de Palestine, il était juif de Jérusalem, Sirac l'ancien. Mais, sans doute pour des affaires, ou peut-être pour des raisons de déménagement, mais plus vraisemblablement pour des affaires parce qu'il parle beaucoup d'argent, il est allé à Alexandrie. Alexandrie c'était New-York à l'époque, Jérusalem était moins qu'Aix-en-Provence. Ce n'était pas grand-chose, c'était tout petit chef-lieu local, régional de rien du tout. Donc, ce Jésus, fils de Sirac débarque dans une ville toute neuve, d'une vie culturelle, commerciale, religieuse extraordinaire, et il arrive là avec son petit bagage de juif pieux, son petit rouleau de Torah sous le bras, et ses observances. Il va s'apercevoir que le monde est beaucoup plus grand à Alexandrie qu'à Jérusalem. Il va être plongé, confronté à cet énorme univers qui n'est pas simplement un univers païen, parce que vous remarquerez dans son livre, il ne s'attaque pas beaucoup aux païens. Mais c'est un livre dans lequel il perçoit que chez les païens, il y a des valeurs humaines et spirituelles. Il a cette intuition, et c'est pour cela que je crois que c'est un livre si important, il a cette intuition qui va avoir beaucoup d'influence, et pour le judaïsme, et surtout pour le christianisme, que la sagesse des pères, la sagesse de la révélation ne doit pas mépriser la sagesse des "sages" païens. 

       Au fond, pour Jésus, fils de Sirac, ce que représente Alexandrie, c'est le haut gratin culturel de la vie littéraire, philosophique de l'époque. Cet homme voit tout cela, il voit ces hommes qui vivent en lisant les stoïciens, Platon, Aristote, les épicuriens, et il voit un panel d'écoles philosophiques, c'est une sorte d'ancêtre de la Sorbonne. Alexandrie : il y a là les débuts de la bibliothèque, c'est vraiment la grande capitale culturelle de tout l'Orient, peut-être même de la Méditerranée à l'époque, beaucoup plus qu'Athènes qui est en pleine décadence. Alors, en face de cette situation, comment réagir ? Au lieu de dresser une barrière pour cultiver l'étanchéité, Ben Sirac dit : cultivons l'osmose. Je n'ose pas dire, parce que c'est une formule moderne qui peut prêter à ambiguïté, mais c'est un peu le juif de l'ouverture culturelle. Voyons si la sagesse, le manuel de piété que mon ancêtre Sirac a écrit, apporte quelque chose au monde dans lequel je vis, et le monde dans lequel je vis porte-t-il en lui-même des valeurs spirituelles, morales, sociales, qui peuvent être intégrées dans le livre de mon aïeul, Sirac ? 

       C'est là toute l'astuce du livre, il est assez subtil. Si vous avez remarqué, je termine par là, le petit recueil qu'on a lu aujourd'hui sur la présomption, en fait, c'est presque un discours païen. En gros, cela pourrait se résumer de cette manière : mon petit, quand il s'agit de mener ta vie, ne fais pas le malin, fais profil bas ! C'est exactement la sagesse des grecs: ne la ramène pas. Rien de trop, pas d'orgueil, n'essaie pas de te mesurer avec la volonté divine. Effectivement, on rencontre chez les auteurs païens de l'époque, et Ben Sirac avait dû les connaître et les lire à Alexandrie, des traités entiers de refus d'orgueil et de présomption face à Dieu. Mais ce qui est extraordinaire, c'est que lui le relit d'une autre manière. Il ne parle pas de la présomption en disant : Dieu est jaloux, comme une sorte de rival qui ne veut pas que tu te montres trop malin, ne vise pas l'autonomie comme si tu voulais te débrouiller tout seul, avec tes richesses, avec ton savoir, avec ton pouvoir, mais il met cela dans la perspective du pardon. Il dit : n'abuse pas avec le pardon de Dieu, et cela change tout. Les anciens ne pensaient pas que Dieu pardonnait, les grecs ne pensaient pas que les dieux pardonnaient, ils étaient plutôt impitoyables, dès qu'ils avaient décidé que quelqu'un serait visé, il n'y échappait pas, c'était leur destin. Et là, tout en reprenant apparemment un discours qui semble issu de la mentalité païenne, il y a juste ce détail, mais qui change tout : les anciens ont dit, n'abuse pas, ne fais pas le malin avec les dieux, et bien toi, ne fais pas le malin avec le pardon de Dieu. C'est vrai que la miséricorde de Dieu est infinie, c'est vrai qu'elle est trop riche, mais ne prend pas Dieu pour un imbécile. Son pardon n'est pas une complicité avec les bêtises que tu pourras faire. Son pardon est un appel permanent à la conversion. 

       A partir de ce petit exemple, on voit comment cet homme a construit son discours et ce que cela représente pour nous aujourd'hui. C'est aussi un des aspects de la foi chrétienne aujourd'hui. Si la foi chrétienne se maintient uniquement dans une sorte de rabâchage comme un perroquet de tout l'évangile, cela risque à certains moments de ne pas passer. Il y a une sagesse des nations et elle existe toujours. Et c'est à nous, chrétiens, utilisant les richesses et tout le patrimoine de ce que les nations chrétiennes avant nous ont apporté, de trouver exactement les mots qui conviennent pour parler du mystère de Dieu, de l'homme en face de Dieu, comme Jésus, fils de Sirac avait su le faire en son temps. 

 

       AMEN